71% des membres d’OSC sans formation sur les droits numériques, 40% de victimes d’attaques, mais 68% qui ne portent jamais plainte. C’est le diagnostic alarmant qui a réuni OSC, leaders communautaires et journalistes à Saint-Louis les 29 et 30 octobre, dans le cadre du projet ReCIPE.
Le constat est brutal. À l’ère du tout-numérique, les citoyens sont seuls face aux violences en ligne. C’est pour combler ce vide que le projet ReCIPE et le Forum Civil ont organisé un atelier régional de renforcement de capacités sur les droits numériques.
Pendant trois jours, une trentaine de participants – membres d’organisations de la société civile (OSC), leaders communautaires, jeunes et journalistes – ont planché pour devenir des relais crédibles de protection.
Un écosystème vulnérable
Le diagnostic présenté à l’ouverture de l’atelier est sans appel et chiffre la fragilité.
Sur le plan des compétences, 71% des membres d’OSC interrogés déclarent n’avoir jamais reçu de formation sur les droits numériques et 68% aucune formation en sécurité numérique.
La fragilité est aussi structurelle: 62% des OSC ne disposent d’aucune équipe d’assistance informatique.
Face à cela, les menaces sont massives. 40% des participants affirment avoir déjà été victimes d’un incident de sécurité numérique, dont 32% pour piratage de compte et 28% pour vol d’identité. Plus grave, 37% estiment avoir été ciblés précisément en raison de leur engagement citoyen ou journalistique.
Le grand silence
Le chiffre le plus inquiétant reste celui du non-recours. 68% des victimes n’ont rien signalé aux autorités. Et 84% n’ont jamais sollicité une OSC. Les organisations de la société civile ne sont tout simplement pas identifiées comme des recours possibles.
C’est tout le sens de cet atelier, selon Mouhamadou Lamine Tall, coordonnateur du Forum Civil à Saint-Louis. « Nous venons de boucler un atelier régional de renforcement de capacités des jeunes, des OSC et des journalistes sur les droits numériques. Ce programme entre dans le cadre du projet ReCIPE: Recentrer le civisme numérique grâce à l’engagement des partenaires », explique-t-il.
L’objectif est clair: inverser la tendance.
«Il fallait former ces acteurs pour les repositionner en tant que premiers interlocuteurs des victimes. Nos enquêtes ont montré que les citoyens ne pensent pas à faire recours auprès d’eux quand ils subissent des violences numériques », souligne M. Tall. Il précise: «Nous renforçons leurs capacités en sécurité numérique, en droits numériques. Ce sont des renforcements de capacités juridiques et citoyennes.»
À l’ère de l’IA, savoir à qui s’adresser
L’urgence est décuplée par l’intelligence artificielle et la manipulation des contenus. « Nous sommes à l’ère du numérique et les gens subissent des violences basées sur le numérique. Le blocage, c’est qu’on ne sait pas à qui s’adresser. D’où l’importance de la cartographie réalisée avec les acteurs de Saint-Louis et de Gandiol: identifier les structures à contacter, avec des noms et des contacts précis », insiste Mouhamadou Lamine Tall. « Nous avons besoin de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Parce que des citoyens subissent des violences numériques face à la multiplication des images manipulées », ajoute-t-il.
ReCIPE, un projet global décliné au Sénégal
Pour Ibrahima Ndao, coordonnateur national du projet ReCIPE au Forum Civil, l’atelier de Saint-Louis s’inscrit dans une dynamique internationale. «ReCIPE, c’est Recentrer le civisme numérique grâce à l’engagement des partenaires. C’est un projet financé par l’Union Européenne via Oxfam Irlande, mis en œuvre dans 10 pays à travers le monde, dont la Bolivie, la Tunisie, le Pakistan, le Kenya, l’Ouganda et le Sénégal », rappelle-t-il.
Au Sénégal, le Forum Civil pilote le projet depuis deux ans et contribue à la vulgarisation du New Deal Technologique. «L’atelier visait à partager les enjeux de la gouvernance des données, de la dématérialisation des services publics et de la vision Sénégal 2050 », confie M. Ndao.
Deux axes de formation ont été privilégiés: le fact-checking, la désinformation et la protection des sources pour les journalistes; les mécanismes officiels de prise en charge des victimes pour les OSC. «Le Sénégal est confronté à beaucoup de cas de violences numériques. Nous saluons le travail exceptionnel de la Division Spéciale de Cybersécurité de Dakar», souligne-t-il.
À mi-parcours, le projet revendique des résultats concrets: la création d’un espace de dialogue multi-acteurs entre l’État, la société civile et le secteur privé, et la commande d’une étude sur l’aménagement numérique du territoire. « De la même manière que les citoyens à Dakar ont accès à Internet, les citoyens à Fongolimbi, à Matam, dans les Agnams, doivent y avoir accès. On parle d’équité territoriale », insiste Ibrahima Ndao.
De la théorie au parcours de la victime
Concrètement, l’atelier a permis de revenir aux fondamentaux: la loi 2008-12 sur les données personnelles, le rôle de la Commission de Protection des Données Personnelles (CDP), et les cinq droits fondamentaux des citoyens.
À l’issue des travaux, deux plans d’action ont été adoptés: la mise en place d’un support informatique mutualisé pour les OSC et la formalisation de partenariats avec la Police, la Justice et les brigades cyber; et pour les médias, un curriculum harmonisé intégrant fact-checking et formation à l’IA.
À Saint-Louis, le message est passé: il ne s’agit plus seulement de parler de droits numériques, mais de devenir le premier refuge de ceux dont les droits sont violés en ligne. L’atelier s’est clôturé par la remise d’attestations aux participants.
B. Diaw
