Alors que le régime de Bassirou Diomaye Faye a entamé sa deuxième année au pouvoir, l’ancien ministre des Forces armées, Omar Youm, livre son analyse de la situation politique et sécuritaire du Sénégal. De la crise que traverse la CEDEAO au bilan de la gouvernance, en passant par la menace terroriste, il prône le dialogue, dénonce une « agitation institutionnelle » et appelle à davantage de vigilance sur le plan sécuritaire.
« Il faut reprendre immédiatement le dialogue avec Bamako, Ouagadougou et Niamey »
Monsieur le Ministre, la CEDEAO célèbre ses 50 ans dans un contexte de division, marqué notamment par le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Le Sénégal assure aujourd’hui la présidence de l’organisation. Comment éviter un éclatement définitif ?
Je salue d’abord l’élection du président Bassirou Diomaye Faye à la tête de la Conférence des chefs d’État, qui coïncide avec la nomination du général Birame Diop à la présidence de la Commission. Cette double désignation peut donner un nouvel élan à une organisation en pleine crise.
Le retrait des trois pays du Sahel, qui ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES), après celui de la Mauritanie en 2000, fragilise fortement la CEDEAO. À mi-parcours, l’organisation a déjà perdu quatre membres sur seize.
Mais je refuse de voir cette rupture comme définitive. L’histoire, la géographie et nos économies nous condamnent à vivre ensemble. On peut quitter un traité, mais pas son voisinage ni les défis sécuritaires communs.
Le Sénégal a la réputation d’être un pays de dialogue et de stabilité. J’espère que ce mandat sera celui de la médiation et de la refondation.
Il faut reprendre immédiatement le dialogue politique avec Bamako, Ouagadougou et Niamey et leur proposer une coopération souple sur l’essentiel : la sécurité, les corridors, la libre circulation et les programmes communautaires.
C’est en travaillant ensemble sur des questions concrètes que nous pourrons envisager sereinement une réintégration.
«En dehors des discours sur la réforme, on voit peu de concret»
Deux ans après l’alternance, quel regard portez-vous sur la gouvernance actuelle ? Dialogue, reddition des comptes, réformes : sommes-nous sur la voie de l’apaisement ou de la tension ?
L’élection de mars 2024 avait suscité un immense espoir. Avec 54 % des suffrages dès le premier tour, Bassirou Diomaye Faye a bénéficié d’un mandat fort, révélateur d’une profonde attente de changement.
Mais aujourd’hui, le constat est contrasté. En dehors des discours sur la réforme, on voit peu de concret.
Sur le dialogue, il manque un véritable cadre. Il n’y a ni ordre du jour partagé, ni réelle inclusivité, ni garanties. On ne peut pas inviter les acteurs simplement pour valider des décisions déjà prises. Un véritable dialogue suppose des échanges et des compromis.
Concernant la reddition des comptes, nous l’avons toujours défendue. C’est une exigence démocratique. Sous l’APR, nous avons mis en place l’OFNAC et renforcé l’IGE, la Cour des comptes ainsi que le dispositif de déclaration de patrimoine. Personne ne doit être au-dessus de l’argent public.
Mais nous sommes opposés à l’utilisation de la justice pour régler des comptes. Lorsqu’elle est perçue comme sélective ou politique, elle perd une partie de sa légitimité.
S’agissant des réformes, j’ai l’impression qu’il y a une forme d’« agitation institutionnelle » qui fait oublier l’urgence sociale. Les Sénégalais attendent des emplois, une baisse du coût de la vie, le paiement de la dette intérieure et de véritables perspectives pour la jeunesse.
Sans réponses concrètes à ces préoccupations, les tensions risquent de s’accumuler.
«En matière de terrorisme, l’autosatisfaction est une faille»
Le terrorisme se rapproche de nos frontières. Le Sénégal est-il suffisamment protégé et quelle doit être notre stratégie pour les cinq prochaines années ?
J’ai été ministre des Forces armées, pas ministre de l’Intérieur. Cela dit, nos forces de défense et de sécurité sont professionnelles, disciplinées et républicaines. C’est un véritable atout.
Mais aucun pays n’est aujourd’hui à l’abri. La menace est réelle et elle se rapproche. Le tripoint Mali-Mauritanie-Sénégal doit notamment faire l’objet d’une surveillance accrue.
Le Sénégal est protégé, mais il ne doit pas s’en satisfaire. En matière de terrorisme, l’autosatisfaction constitue une faille.
Notre modèle est solide, mais il doit être constamment adapté. La priorité doit être accordée au renseignement et à la coopération transfrontalière. C’est la seule réponse efficace face à la porosité des frontières.
Moustapha NDIAYE