Dans une interview, l’éminent intellectuel sénégalais Boubacar Boris Diop considère le leader de Pastef, qu’il croit être une chance pour le Sénégal et l’Afrique, comme l’héritier légitime de Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop, soulevant l’ire de bon nombre d’universitaires. « Sacrilège ! », ont crié plusieurs d’entre eux. Dans une contribution intitulée L’Imposteur, le professeur Mary Teuw Niane dresse un portrait sans concession, sans visage et sans nom, où d’aucuns perçoivent une caricature de ce même leader. Beaucoup reprochent d’ailleurs au directeur de cabinet du président de la République ses analogies avec des figures dictatoriales. Cependant, il me semble que ce démon grimaçant dans la glace tendue reflète d’abord nos propres laideurs, et se nomme certainement Légion. Bref. Je souhaite creuser la réflexion du professeur Niane en esquissant deux profils cachés au fond du miroir, et que j’appelle, par commodité, le vrai imposteur et le faux imposteur.
D’abord, le vrai imposteur : celui qui triche et ment pour paraître. Comme il se sent tout petit et en souffre, il rêve d’une grandeur qu’il ne peut pas atteindre. À force d’obsession, il finit par en maîtriser tous les codes. Il s’entoure alors de flatteurs, de flagorneurs et utilise ses talents d’acteur pour feindre la supériorité. Ce faisant, il dévoile la vanité de son âme et salit la vertu qu’il admire. Pourtant, cet imposteur garde une once de dignité dans sa médiocrité, car il cherche à s’élever, bien qu’il fasse fausse route. Il calcule ses mensonges et s’entraîne pour interpréter sa comédie. Ni figue ni raisin, mi-insecte, mi-ver de terre, il virevolte. Aujourd’hui ceci, demain cela, après demain, ni ceci, ni cela…, puis comme ci, puis comme ça, puis plus rien. Menteur, il crie au menteur. Voleur, il crie au voleur. Mais ses masques finissent par l’écraser, l’isolent du réel et le condamnent à la haine du monde.
Ensuite, le faux imposteur. Il ignore sa propre petitesse. Il ment en toute innocence parce qu’il se croit grand, aussi majestueux qu’une idole qui s’émiette sur son piédestal. Il ne sait absolument rien de la grandeur, si ce n’est ses apparats, ses mimes et ses mimiques. On pourrait même le qualifier d’honnête homme, tant il est transparent, presque innocent, marqué par une immaturité émouvante. Caméléon tactique, caméléon tout court, il se perd dans ses mensonges et dans son jeu, en toute honnêteté, semblable au voyageur qui s’égare sans s’en rendre compte et accuse le monde de vouloir le perdre. Champion de la polémique, il insulte, il attaque, il frappe. Il se dispute avec tout le monde. Il n’épargne pas même ses frères et ses sœurs, en qui il ne voit que de simples extensions de lui-même et sa propriété exclusive. Ce type d’imposteur est le plus ridicule, le plus pathétique et peut-être le plus dangereux. Aucune ombre sous ses pieds, aucun soleil au-dessus de sa tête, l’odeur des fleurs ne taquine plus ses narines, hélas. Même riche, ce misérable reste pauvre et jaloux, et pourrit tout ce qu’il touche.
Ce faux imposteur est courant à notre époque, rare dans les temps anciens. Si on l’installait dans un monde peuplé par « des hommes ressemblant à des humains » (nit yu nite), il passerait inaperçu tant il est insignifiant. Et s’il parvenait malgré tout à se faire remarquer, on l’accuserait certainement de folie et on lui proposerait une thérapie. Mais dans notre monde dit moderne, habité par « des hommes plus semblables à des animaux qu’à des humains » (nit yu rabe), le bélier le plus cornu guide le troupeau, encornant qui bon lui semble, sous les applaudissements de bêlements complices. En vérité, entouré d’hommes minuscules, le petit bonhomme paraît grand, se gargarise de sa grandeur et se montre prêt à ébranler le monde. Le vrai imposteur, quant à lui, a traversé l’histoire, en véritable semeur de trouble, de feu et de sang.
Or, la grandeur véritable abhorre le mensonge et le tape-à-l’œil. Humble, courtoise, souverainement discrète, elle avance à pas feutrés au cœur des temples, des laboratoires, des cabinets et autres lieux de création. À l’image d’une femme portant la vie, elle fuit la cohue des foules, les clameurs stériles et les querelles vaines. Dans l’ombre, elle veille sur l’enfant à naître. Car pour elle, le triomphe ne réside pas dans le spectacle, mais dans le jour béni de la délivrance. Son sourire ressemble à la pleine lune. Son rire au soleil de midi.
Abdou Khadre Gaye
Écrivain
Président de l’EMAD
