Par Jean-Paul De Gaudemar
JUN 28, 2026
En novembre prochain, l’Organisation Internationale de la Francophonie devra choisir son ou sa nouveau (elle) secrétaire général(e). Louise Mushikiwabo, l’actuelle titulaire du poste, va briguer un troisième mandat, ayant assuré récemment qu’il lui restait encore « plein de missions à remplir »… Sans doute juge-t-elle qu’elle est la seule à pouvoir le faire. Mais au préalable, la question s’impose : quelles missions ?
Car l’existence même de cette organisation internationale soulève aujourd’hui un problème majeur, tant ses missions sont floues, et tant on a du mal à évaluer son apport effectif aux grands problèmes internationaux.
Le flou des missions :
Fut un temps où cette organisation internationale avait sans doute un sens. Dans les années soixante s’était créée l’ACCT (Agence de Coopération Culturelle et technique) née du besoin d’un certain nombre de pays francophones, dont le Québec au sein du Canada, et la France, d’accroître leur coopération dans ces domaines à un moment où la domination anglo-saxonne, américaine notamment, s’y faisait plus pesante, en une sorte de repli francophone au sein du monde occidental. Pour la France, en outre, cette période a correspondu à la décolonisation accélérée des pays de son ex-empire, avec lesquels elle souhaitait maintenir des liens importants.
La transformation ultérieure de l’ACCT en organisation internationale, à caractère plus politique au tournant des années 2000, en a modifié profondément la nature. Au moment où, après la chute de l’empire soviétique, le monde occidental s’est cru définitivement protégé de dérives illibérales et vivait une mondialisation heureuse, l’ACCT devenue Organisation Internationale de la Francophonie s’est vue comme une sorte de volet francophone de l’ONU, sans jamais en avoir ni l’influence politique ni les moyens d’action nécessaires.
Elle regroupe aujourd’hui 90 pays (dont certains gouvernements au sein de régimes fédéraux comme le Québec, le Nouveau-Brunswick et l’Ontario au sein du Canada), dont la francophonie ne semble plus la raison principale. De cette coopération technique et culturelle dont la pratique de la langue française devait être le pivot ou le ciment, il ne reste plus grand-chose, tant la volonté des dirigeants de l’OIF depuis plus de vingt ans à vouloir jouer un rôle politique s’est avéré vain.
Si l’on considère en effet les membres actuels de l’OIF, même les membres titulaires ne sont plus qu’une minorité à pratiquer la langue française massivement, c’est-à-dire au-delà des cercles élitistes du pouvoir. La plupart des états africains sont ainsi dans ce cas-là, en une incertitude toujours plus grande dans la pratique de leurs langues, notamment dans leurs systèmes scolaires. Quant aux membres associés ou observateurs, le problème est encore plus simple, ils ne sont pas francophones, sinon très partiellement.
L’OIF constitue donc aujourd’hui une bien étrange organisation dont on se demande en permanence quelle est la raison d’être. Son influence politique est en effet marginale alors qu’elle prétend jouer un rôle en ce domaine. Mais aucune des grandes puissances du monde actuel n’en fait partie, sinon la France, membre du Conseil de Sécurité de l’ONU, et le Canada. Mais ni la Chine, ni la Russie, ni le Royaume-Uni, ni l’Allemagne, ni bien entendu les États-Unis n’en font partie (sinon, par nostalgie sans doute, l’État de Louisiane).
Son (sa) secrétaire général/e se targue d’avoir rang de Chef d’État, comme il est d’usage dans les organisations internationales, mais on serait bien en peine de trouver depuis plusieurs décennies un exemple marquant d’un rôle politique effectif dans quelque évènement que ce soit.
Quant au rôle de coopération technique et culturelle, il est davantage assumé soit par des relations bilatérales, soit par des agences spécialisées dans l’aide internationale. En revanche, l’OIF fournit à de nombreux ressortissants internationaux des postes confortables dans son siège parisien ou dans quelques antennes délocalisées.
On y débat beaucoup, on écrit des notes, on tient de multiples conférences, mais avec une coupure toujours surprenante avec le monde réel. Certes les ambassadeurs et leurs délégations, qui les représentent auprès de l’OIF, sont censés porter un regard lucide et fondé sur leurs pays respectifs, mais, en toute circonstance, leurs propos ne vont guère au-delà du style diplomatique le plus convenu. Si bien qu’aucune discussion de fond sur un sujet important ne peut avoir lieu, tant les pays diffèrent, tant leur appartenance à l’OIF est d’abord une affaire d’opportunité et non la traduction d’une conviction partagée.
Les exemples abondent de la vacuité sidérante des résolutions prises (la nécessité du consensus renforçant le phénomène) ou le constat de l’impossibilité d’y parvenir. Ainsi par exemple de l’incapacité de l’OIF à se prononcer rapidement sur l’invasion de l’Ukraine (pourtant membre observateur de l’OIF) par la Russie ou à débattre de la peine de mort, tant les avis des parties étaient difficilement conciliables.
Certes, les instances internationales où se pratique le dialogue multilatéral sont en théorie toujours utiles. Mais le ciment initial de l’OIF, la promotion de la langue française, ayant pour l’essentiel disparu au profit de causes autres, mieux traitées ailleurs, on peut légitimement se poser la question de sa pérennité.
Un financement coûteux au regard de l’’efficacité :
Plusieurs pays semblent d’ailleurs y songer, notamment quand on regarde son financement, un coût non négligeable en période de pénurie financière généralisée. Parmi les pays apparemment les plus attachés à l’organisation, peu acceptent d’y participer de façon importante et réciproquement les pays gros contributeurs commencent à trouver que l’influence toujours décroissante, voire devenue marginale, de l’OIF pèse trop lourd dans la balance au regard d’autre priorités.
Ainsi de la France. Le Président de la République disait dès 2017 que la francophonie pouvait se concevoir sinon hors de la France, du moins sans faire de la France son centre. Ce propos, par ailleurs de bon sens, reflétait néanmoins une certaine méfiance vis-à-vis de l’intérêt effectif de cette structure.
Sa détermination à faire élire en 2018 la ministre rwandaise des Affaires Étrangères traduisait également plus un geste d’opportunité politique au regard des conflits africains qu’une vision propre à la francophonie.
S’il reste difficile de disposer de données transparentes sur le financement de l’OIF, il est vraisemblable qu’aujourd’hui, la contribution de la France parait trop lourde et subit les effets de la mauvaise situation financière du pays. Il en est malheureusement de même de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) dont la France vient d’abattre 40% de son budget, dont elle était de loin le plus gros contributeur.
Cette décision est d’autant plus dommageable que si les missions de l’OIF sont devenues de plus en plus floues, celles de l’AUF dans son appui solidaire aux universités des pays en voie de développement, francophones ou non, gardent pleinement leurs significations.
Dernier symbole enfin : c’est pour la première fois dans un pays africain non francophone (le Kenya) que s’est tenu le dernier Sommet France-Afrique les 11 et 12 mai.
Choisir entre Tshisekedi et Kagamé ?
Pour autant, l’organisation demeure avec ses rituels, son protocole d’opérette, ses instances pléthoriques dont les plus importantes, conseil permanent, conseil des ministres et Sommet des chefs d’État tous les quatre ans, au cours desquels sont désignés ou reconduits les secrétaires généraux. Comme pour toute instance internationale, les appétits s’aiguisent à l’approche de du renouvellement du secrétariat général.
Comme indiqué plus haut, la rwandaise Louise Mushikiwabo est candidate à un troisième mandat et elle est depuis longtemps en campagne pour y parvenir. Mais autant sa réélection il y a quatre ans s’était déroulée sans véritable difficulté, autant ce souhait d’un troisième mandat ne parait pas aussi convaincant, les résultats obtenus étant pour le moins fort ténus.
En effet, deux autres candidatures au moins se profilent. La première paraît presque inévitable tant le conflit entre le Rwanda et la RDC perdure et, d’une certaine façon, ne cesse de se durcir, malgré les prétendus accords de paix de Washington où seule la maîtrise des gisements de matériaux critiques avait de l’importance.
Face à la ministre rwandaise, protégée de Paul Kagamé, le président du Rwanda, Félix Tshisekedi, le président congolais ne pouvait faire moins que présenter une candidature alternative. Son choix ne manque pas d’une certaine habileté puisqu’il a sollicité la fille de Patrice Lumumba, héros malheureux des indépendances, et dont le nom résonne encore positivement pour de très nombreux Africains.
Si ces deux candidatures vont jusqu’au bout, nul ne sait qui l’emporterait, mais en tout état de cause, elle pourrait signifier la fin de l’OIF, dès lors qu’elle transporterait au siège parisien de l’organisation le champ de bataille du Kivu et diviserait encore plus lourdement les pays africains.
Quant à la deuxième en préparation, celle d’un ex-Premier Ministre roumain, elle ne pourrait avoir une chance de réussir que si elle apparaît comme la meilleure façon d’éviter un choix difficile entre deux pays africains rivaux, voire en guerre ouverte. Il est possible, sinon probable, que d’ici le prochain Sommet, des médiations se proposent pour éviter de telles divisions et sauver les apparences.
Le dernier Sommet France-Afrique tenu au Kenya les 11 et 12 mai pouvait être une bonne occasion, mais le fait qu’il se tienne en terre anglophone ne le prédisposait pas à un tel rôle.
Dans tous les cas, quel que soit le nouveau ou la nouvelle patronne de l’OIF, il (elle) héritera d’un navire sans véritable boussole ni gouvernail, et dont même les ressources financières pourraient s’assécher.
Mais la francophonie a-t-elle vraiment besoin de pareille galère pour rester vivante ?
Jean-Paul de GAUDEMAR
