A bien des égards, tu es l’un des personnages principaux de nos vies. Tu es toute à la fois le tumulte de nos contradictions et l’écrin de nos espérances. Tu abrites plus d’un sénégalais sur cinq. A chacun, telle une bonne mère éreintée mais digne, tu tentes, tant bien que mal, d’offrir le gîte et le couvert. Tu t’ingénies à organiser ton espace en cherchant, de plus en plus vers les hauteurs, à repousser les limites de ta surface d’accueil. Ville chargée d’histoire, tu as porté les rêves africains, inspiré les luttes d’indépendance et vu passé des générations d’étudiants, d’écrivains, d’artistes, de sportifs et d’entrepreneurs.
Tes villages Lébous, tes quartiers emblématiques comme la Médina et le Plateau se posent comme des fragments d’histoire africaine incarnée. Ville-carrefour, ville symbole, ta presqu’ile qui taquine l’Atlantique pointe vers un ailleurs auquel tu aspires à connecter le continent, comme interface naturelle vers l’Europe et les Amériques. D’ailleurs, pour la première fois, l’olympisme mondial fera escale sur le sol africain. Et c’est à toi qu’il a confié cette responsabilité avec les JOJ 2026…
Oui, tu es tout cela à la fois…
Mais avec la rigueur de l’amour lucide nous n’avons pas le droit de fermer les yeux sur tous ces maux qui chahutent le projet urbain dakarois au quotidien. La mobilité est aux villes ce que la circulation sanguine est aux organismes vivants ; sous ce rapport nous sommes les témoins quotidiens de tes embolies multiples. L’hyper- concentration des lieux d’activités a pour corollaires mobilité pendulaire subie et pression urbaine insoutenable. Tes immeubles poussent sans harmonie visuelle. Les déchets s’amoncellent parfois plusieurs jours dans certaines de tes rues. La verdure, qui était jadis ton marqueur visuel principal, a déserté tes quartiers au profit du béton, de l’acier et des abris de fortune. Depuis les toits, nous te voyons suffoquer sous des halos viciés et des chapes de brume toxiques…
A chaque hivernage tes routes s’abîment et s’affaissent, à chaque marée tes côtes s’érodent. Tu es là, soumise aux aléas extrêmes d’un climat de plus en plus capricieux. A chaque pluie torrentielle, c’est le même silence inquiet avant que ne tombe le verdict des quartiers engloutis sous les eaux, à Grand-Yoff ou ailleurs.
Tous les jours, des milliers de tes enfants arpentent tes rues, dispersés aux carrefours et aux feux rouges, portant à bout de bras le poids silencieux de la précarité. On les appelle pudiquement les marchands ambulants. Ils ont cru à la promesse urbaine, à l’appel de la ville. Souvent ils y ont trouvé le tumulte, la poussière et la rigueur âpre du quotidien.
A l’école primaire, tu peines à satisfaire ta promesse d’égalité des chances tant il est évident que l’estomac vide fait taire la curiosité et affaiblit l’espérance. Dans tes rues, l’insécurité rôde comme une ombre qui ternit la lumière du jour. Partout, tout le temps, elle contraint et angoisse les honnêtes gens.
Un constat douloureux s’impose donc à nous avec la force de l’évidence : ton statut et ta vocation proclamés de métropole africaine moderne et ouverte sur le monde restent, pour l’essentiel, encore à construire.
Mais peut-on raisonnablement attendre plus et mieux alors même que notre mobilisation collective à ton service est encore incomplète ? Nous sommes, en réalité, tous interpellés. Tu es la vitrine de notre pays et la porte d’entrée du continent. Il est urgent qu’un vent nouveau se lève. Que chacun de tes fils se demande avec sincérité ce qu’il peut, ce qu’il doit faire pour toi. Parce qu’assurément tu mérites mieux. Si nous sommes capables de combiner à la fois une vision claire, une culture du résultat, un nouveau contrat de gouvernance locale participative et innovante alors, à ce moment-là, et à ce moment-là seulement, serons-nous à la hauteur de ce que nous te devons.
Alors Dakar, ma ville, notre capitale ; reçois cette lettre. Puisse-t-elle éveiller des vocations et ouvrir un chemin d’engagement. Pour qu’un amalgame humain, inédit et interfécondant se forme et que, très bientôt, le renouveau dakarois puisse être mis en branle. Ameen.
Cheikh BAKHOUM