A deux jours de l’échéance de la déclaration de politique générale, le pays ignore toujours la feuille de route du gouvernement. Hivernage, vie chère, désordre urbain, contrainte financière : les urgences se succèdent sans qu’un cap clair leur donne sens et direction.
Chaque hivernage ramène, à Dakar comme dans sa banlieue, les mêmes scènes d’impuissance. Les pluies envahissent les maisons, paralysent les activités, rendent les voies impraticables et obligent les familles à sauver l’essentiel. Selon le bilan du Projet de gestion intégrée des inondations au Sénégal, près de 718 milliards de francs CFA ont été engagés, entre 2012 et 2022, en faveur du drainage, du stockage des eaux, de la restructuration des zones inondables et du relogement des sinistrés. Malgré cet effort, l’eau continue de dicter sa loi à des quartiers dont la vulnérabilité est pourtant connue.
A cette insécurité née du ciel s’ajoute, dans les marchés, une inquiétude d’une autre nature, mais d’une gravité comparable. Les denrées ne manquent pas ; elles échappent progressivement à la portée de nombreux ménages. Le pouvoir d’achat se contracte, les charges incompressibles augmentent et l’alimentation devient une variable d’ajustement. En juillet 2026, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie évaluait à 0,3 % la hausse annuelle des prix à la consommation. Cette moyenne statistique ne dissipe nullement l’épreuve vécue par les ménages les plus fragiles, pour lesquels le coût effectif du panier de base demeure disproportionné au regard des revenus disponibles.
Entre la maison menacée par les eaux et l’assiette appauvrie par le renchérissement des biens essentiels, il ne s’agit donc pas de deux réalités indépendantes. Le même défaut d’action s’y manifeste : l’État intervient lorsque le préjudice s’est déjà installé, au lieu de prévenir la transformation de risques identifiés en fatalités sociales. Urbanisation, pression démographique, dérèglements climatiques, dépendance alimentaire et tensions budgétaires aggravent, certes, la difficulté. Mais l’autorité publique se mesure précisément à sa faculté de convertir les vulnérabilités prévisibles en priorités organisées.
C’est sous cet éclairage que l’absence de cap prend une portée politique décisive. L’article 109 du Règlement intérieur de l’Assemblée nationale prévoit que la déclaration de politique générale doit intervenir au plus tard trois mois après l’entrée en fonction du gouvernement. L’exercice n’a rien d’un simple rite parlementaire : il rend publique une hiérarchie de choix, fixe des échéances et offre aux citoyens le cadre à partir duquel ils peuvent apprécier les engagements pris. Lorsque cette architecture fait défaut, l’événement prend le pas sur la décision : la pluie appelle une intervention, la vie chère provoque une annonce, la tension financière conduit à la négociation ; les problèmes structurels, eux, attendent leur traitement cohérent.
Dès lors, l’évaluation des politiques publiques ne peut demeurer l’affaire des seuls spécialistes. Elle devient l’instrument par lequel la gestion du moment cède la place à une responsabilité vérifiable. Dépenser ne signifie pas protéger ; ouvrir des crédits ne prouve pas que les objectifs ont été atteints. Le dossier des inondations l’illustre avec netteté. Aux insuffisances d’ouvrages s’ajoutent le défaut d’entretien, l’obstruction des canaux, l’occupation des bassins de rétention, le relâchement du contrôle urbain et l’émiettement des responsabilités. Dans un tel contexte, un réseau de drainage sans maintenance, une voie d’écoulement neutralisée par des constructions ou un programme mal coordonné suffisent à ruiner l’effet de financements considérables.
Cette défaillance de coordination conduit, par prolongement, à la question de la ville. L’habitat s’étend vers des espaces que l’eau finit par reconquérir ; parallèlement, les artères de la capitale subissent des occupations informelles qui ralentissent la circulation et fragilisent la sécurité des usagers. Les activités de survie appellent assurément des réponses économiques et sociales sérieuses ; elles ne sauraient toutefois autoriser l’abandon de l’espace public au fait accompli. Faute d’une politique suivie de mobilité, de sécurité, d’urbanisme et d’organisation de l’activité économique, l’État se borne à administrer les effets de désordres qu’il n’a pas empêchés.
La même logique se retrouve dans la question de la vie chère. La crise ne provient pas de l’absence des produits, mais de l’écart grandissant entre le coût de l’existence et les ressources disponibles. Loyer, transport, énergie et dépenses essentielles absorbent une part croissante des revenus domestiques. Les repas se réduisent ; les choix alimentaires répondent davantage aux contraintes du porte-monnaie qu’aux impératifs nutritionnels. Aucune mesure isolée ne saurait, dès lors, restaurer durablement le pouvoir d’achat. Celui-ci engage conjointement les politiques agricole, industrielle, commerciale, énergétique et sociale, la rémunération du travail ainsi que l’organisation des circuits de production, de transformation et de distribution.
Or la reconquête du pouvoir d’achat dépend également de la situation des finances publiques. Les négociations avec le FMI répondent à une dette lourde, à des besoins de financement pressants et à une confiance entamée. Un accord peut procurer un répit ; il ne remplacera jamais une politique économique. Seules une dépense rigoureuse, la suppression des privilèges indus, une fiscalité équitable et l’investissement productif peuvent ouvrir une perspective durable. C’est sous le même rapport à la responsabilité que doit être examiné le débat sur les fonds politiques et les fonds spéciaux. Des exigences de sécurité ou de souveraineté peuvent justifier une confidentialité encadrée ; elles ne légitiment ni l’absence de règles, ni l’indétermination des finalités, ni le défaut de contrôle. L’exception budgétaire ne doit jamais devenir une zone d’irresponsabilité.
Dans un contexte pareil, le président Bassirou Diomaye Faye devrait être tout entier à l’exigence du gouvernement. Lorsque les ménages peinent à préserver leur pouvoir d’achat, que les inondations continuent de frapper les mêmes quartiers, que l’espace public se dégrade et que les finances nationales imposent une négociation délicate avec le FMI, l’heure n’est pas aux calculs de reconfiguration partisane ni à la politique politicienne. Le Sénégal n’a pas élu un président pour ajouter une formation de plus au paysage politique ; il l’a élu pour restaurer l’autorité de l’État, protéger les citoyens et produire des réponses à la mesure de leurs difficultés.
Plus de deux ans après l’alternance, les Sénégalais attendent des résultats, non des explications. La crédibilité du président se mesurera à sa capacité de faire reculer les problèmes parvenus, depuis trop longtemps, au seuil de l’urgence nationale, non à l’étendue de son appareil politique ni au nombre de ses ralliements.
Cette exigence de résultats conduit naturellement à une règle de transparence intelligible. Une réforme simple permettrait d’introduire cette obligation de résultat dans le débat public : pour tout programme majeur, l’État devrait publier annuellement un bilan de performance indiquant les montants décaissés, les zones couvertes, les réalisations achevées, les objectifs non atteints et l’autorité responsable. En matière d’inondations, chaque Sénégalais devrait pouvoir savoir, quartier par quartier, ce que l’argent public a réellement protégé. En matière de vie chère, le pays devrait connaître les effets des mesures prises sur le coût du panier de base et sur les revenus des ménages. La transparence ne vaut pas seulement par la publication des budgets ; elle vaut par l’obligation faite à l’État d’établir les résultats de son action.
A cette condition seulement, l’urgence reprendra sa juste place : celle de l’exception, non celle d’un mode ordinaire de gouvernement. Lorsque l’hivernage ne condamnera plus les mêmes familles à recommencer les mêmes pertes, lorsque le panier de la ménagère cessera d’imposer les renoncements les plus douloureux et lorsque l’État agira avant le dommage, le Sénégal quittera la politique de l’urgence pour entrer dans le temps du gouvernement.
Sources documentaires : PGIIS ; ANSD, IHPC, juillet 2026 ; loi organique n° 2025-11 du 18 août 2025, art. 109.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com
