La Caf et le choix Infantino: Stratégie d’influence ou renoncement politique
Par Cheikh Mbacké Sène
Expert en intelligence économique et communication stratégique, ancien journaliste sportif et essayiste, Doctorant en administration des affaires – School of Business and Economics, Atlantic International University
L’annonce faite à Vancouver par la Confédération Africaine de Football de soutenir unanimement Gianni Infantino pour un nouveau mandat à la tête de la Fédération Internationale de Football Association pour la période 2027-2031 dépasse largement le cadre d’une simple déclaration institutionnelle. Elle constitue un acte politique majeur, lourd de sens et révélateur des dynamiques de pouvoir qui structurent aujourd’hui la gouvernance du football mondial. Derrière cette décision apparemment consensuelle se cache une réalité bien plus complexe : celle d’un continent qui, fort de ses 54 fédérations, demeure l’un des plus puissants blocs électoraux du football international, mais qui continue de s’interroger sur sa capacité réelle à transformer cette puissance numérique en influence politique concrète.
Dans les institutions sportives internationales, aucun soutien n’est jamais neutre. Chaque prise de position traduit une stratégie, chaque alignement répond à une logique d’intérêts, chaque déclaration officielle révèle un rapport de force implicite. Le soutien précoce de la CAF à Gianni Infantino doit donc être lu comme un signal politique. Il traduit une volonté claire de peser dans le jeu institutionnel mondial et d’affirmer l’existence d’une diplomatie africaine organisée au sein de la FIFA. En affichant aussi tôt son soutien unanime, l’Afrique rappelle qu’elle n’est pas un simple spectateur du football mondial, mais un acteur dont le poids électoral peut orienter les grandes décisions.
Sur le plan stratégique, cette démarche peut être perçue comme habile. Dans un univers FIFA où les alliances se nouent souvent bien avant les échéances officielles, afficher une fidélité anticipée permet de créer un rapport de réciprocité politique. En d’autres termes, la CAF mise sur une logique transactionnelle : offrir aujourd’hui un soutien massif pour espérer demain des retombées institutionnelles, financières et structurelles. Cette posture repose sur une lecture pragmatique des rapports de pouvoir internationaux. Les fédérations africaines, pour beaucoup fortement dépendantes des financements extérieurs, voient dans cette proximité avec Zurich un moyen de sécuriser davantage de ressources à travers les programmes de développement, les infrastructures sportives, l’accompagnement technique et une représentation accrue dans les organes de décision.
Il faut reconnaître que le mandat de Gianni Infantino a apporté plusieurs évolutions favorables au football africain. L’augmentation du nombre de places africaines en Coupe du monde, le renforcement des programmes d’aide au développement, ainsi qu’une visibilité institutionnelle plus affirmée du continent au sein de certaines instances de la FIFA constituent des avancées concrètes. Pour de nombreux dirigeants africains, reconduire cette relation revient donc à préserver une dynamique jugée globalement positive. Dans un environnement où l’instabilité administrative a souvent freiné les ambitions du football continental, la continuité peut apparaître comme un choix rationnel.
L’unanimité affichée par la CAF présente également une portée symbolique forte. Le football africain est historiquement traversé par des rivalités régionales, linguistiques et géopolitiques qui compliquent souvent l’émergence d’une position commune. Voir l’ensemble des fédérations s’aligner sur une même orientation constitue donc une démonstration rare de cohésion politique. Cette unité renforce, en apparence, la crédibilité de l’Afrique comme acteur collectif capable de parler d’une seule voix dans les grandes arènes internationales.
Mais derrière cette cohésion affichée se posent plusieurs interrogations majeures qui méritent une analyse lucide. La première concerne le caractère prématuré de ce soutien. En prenant position avant même l’ouverture officielle de la période électorale, la CAF alimente l’idée d’un processus verrouillé à l’avance. Dans toute gouvernance institutionnelle saine, une élection devrait être précédée d’un débat, d’une confrontation d’idées, d’une évaluation des candidatures et d’une délibération collective. Or ici, l’impression donnée est celle d’un alignement automatique, presque mécanique. Cela fragilise la perception démocratique de l’élection et renforce l’image d’une FIFA où le jeu politique se décide bien en amont des échéances officielles.
Le second point d’inquiétude réside dans le risque de dépendance politique. En soutenant systématiquement un dirigeant, une confédération finit par lier une partie de son destin institutionnel au sien. Elle perd progressivement sa capacité à arbitrer librement selon l’évolution du contexte. Si demain un changement majeur intervenait au sein de la FIFA, ou si des tensions politiques remettaient en cause l’équilibre actuel, la CAF pourrait se retrouver prisonnière de son propre alignement. En géopolitique sportive comme en diplomatie internationale, l’influence durable repose sur l’autonomie stratégique, non sur l’attachement exclusif à une personnalité.
Mais la critique la plus sérieuse concerne l’absence de contreparties publiques clairement formulées. Soutenir un candidat n’a rien de problématique en soi. Ce qui interroge, c’est le silence autour des engagements précis obtenus en échange. Quels objectifs mesurables ont été négociés pour le football africain ? Quelles garanties ont été posées sur la réforme de la gouvernance continentale, le développement des championnats locaux, l’amélioration de l’arbitrage, le financement des centres de formation ou la modernisation des infrastructures ? À ce jour, aucune feuille de route explicite n’a été rendue publique. Or un soutien collectif aussi puissant aurait pu être utilisé comme levier pour imposer des exigences fermes et structurantes.
C’est ici que se situe la frontière entre stratégie d’influence et renoncement politique. Si ce soutien débouche dans les prochaines années sur des avancées tangibles, mesurables et durables, alors la CAF pourra revendiquer une véritable intelligence diplomatique. Elle apparaîtra comme un acteur capable d’anticiper, de négocier et de sécuriser des gains stratégiques pour le continent. En revanche, si aucune transformation majeure n’en résulte, cette annonce restera comme le symbole d’une loyauté sans rendement, d’une fidélité sans exigence et d’un potentiel politique sous-exploité.
La véritable question dépasse donc la seule personne de Gianni Infantino. Elle touche à la capacité de l’Afrique à redéfinir sa posture dans les institutions sportives mondiales. Depuis des décennies, le continent dispose d’un poids électoral considérable. Pourtant, cette force numérique ne s’est pas toujours traduite par une influence proportionnelle sur les orientations structurelles du football mondial. Le défi consiste désormais à passer d’un rôle de bloc électoral à celui de puissance politique assumée.
Une approche plus stratégique aurait consisté à conditionner publiquement ce soutien à des engagements précis, chiffrés et vérifiables. Une telle posture aurait renforcé la capacité de négociation africaine tout en imposant un rapport de force plus équilibré. Car dans toute négociation internationale, une règle demeure constante : un soutien acquis trop tôt perd mécaniquement une partie de sa valeur politique.
À Vancouver, la CAF a démontré son unité. Reste désormais à savoir si cette unité servira une ambition structurante pour le football africain ou si elle ne sera qu’une démonstration symbolique sans lendemain. Dans le football mondial comme dans toute architecture de pouvoir, la fidélité n’a de sens que lorsqu’elle produit de l’influence réelle. Sans résultats concrets, elle cesse d’être une stratégie pour devenir une simple obéissance.
Cheikh Mbacké Sène
Expert en intelligence économique et communication stratégique
Ancien journaliste sportif et essayiste
Doctorant en administration des affaires
