À l’occasion de la cérémonie de dédicace de l’ouvrage Les mots façonnent le monde : Discours et diplomatie d’Oumar Demba Ba, tenue samedi 8 août 2026, l’ancien ministre des Affaires étrangères Mankeur Ndiaye, préfacier du livre, a livré une intervention consacrée au rôle stratégique du langage dans les relations internationales. Entre hommage à son « camarade de promotion, collègue et ami » et réflexion sur la diplomatie contemporaine, il a insisté sur la capacité des mots à influencer les rapports entre les États et à contribuer à la construction de la paix.
Devant plusieurs personnalités, parmi lesquelles le ministre Cheikh Niang et les anciens Premiers ministres Amadou Bâ et Sidiki Kaba, Mankeur Ndiaye a placé son intervention sous le signe de la portée intellectuelle et civique de l’ouvrage d’Oumar Demba Ba.
Pour l’ancien chef de la diplomatie sénégalaise, la publication d’un livre dépasse parfois le cadre d’un accomplissement personnel. Elle peut devenir « un acte intellectuel, parfois même un acte civique », en ouvrant un espace de réflexion et de débat au sein de la société.
Préfacier de l’ouvrage, Mankeur Ndiaye a expliqué que son choix d’accompagner le travail d’Oumar Demba Ba répond à une conviction forte : le livre ne constitue pas uniquement une réflexion sur la diplomatie, mais interroge plus profondément « la puissance du langage dans la conduite des affaires humaines ».
La diplomatie, l’art de donner une efficacité politique aux mots
Dans son analyse, Mankeur Ndiaye rappelle que la parole occupe depuis l’Antiquité une place centrale dans la vie politique. De la rhétorique grecque aux théories contemporaines du langage, les mots ne servent pas seulement à décrire la réalité : ils peuvent également agir sur elle.
Cette dimension prend une importance particulière dans le champ diplomatique.
« Un discours peut ouvrir des perspectives de paix ou installer durablement la méfiance », a-t-il souligné, relevant qu’une formule, une nuance ou même un silence peuvent parfois produire davantage d’effets qu’une démonstration de puissance.
À ses yeux, la diplomatie est ainsi « l’art de donner aux mots une efficacité politique ».
Une lecture qui rejoint, selon lui, le titre même de l’ouvrage. Le verbe « façonner » traduit un processus patient et méthodique, à l’image de la construction des relations internationales. Les États ne bâtissent pas uniquement leurs rapports à travers leurs ressources économiques, leurs capacités militaires ou leurs équilibres stratégiques. Ils les construisent également par les récits, les représentations, les concepts et les discours qu’ils portent.
La bataille des récits, nouvel enjeu de puissance
Mankeur Ndiaye estime que cette réflexion revêt une importance particulière dans le contexte international actuel, marqué par les crises géopolitiques, la circulation accélérée de l’information, l’essor des réseaux sociaux et la montée des fractures informationnelles.
Selon lui, les conflits contemporains ne se jouent plus seulement sur les terrains militaire et économique. Ils se déploient également sur les fronts technologique, médiatique et symbolique.
« Les mots sont désormais des instruments de puissance », a-t-il affirmé.
Ils peuvent, selon lui, « construire des légitimités, fabriquer des alliances, consolider des identités ou alimenter des antagonismes ». D’où la nécessité d’accorder une attention particulière à la maîtrise du discours diplomatique, devenue une véritable compétence stratégique.
Une réflexion qui résonne avec les mutations de l’Afrique
L’ancien ministre des Affaires étrangères a également inscrit l’ouvrage dans le contexte de la transformation progressive de la place de l’Afrique dans les affaires internationales.
Il relève une affirmation croissante des diplomaties africaines sur les questions de paix, de sécurité, de développement, de gouvernance mondiale et de réforme des institutions internationales.
Dans cette perspective, produire une réflexion africaine sur la diplomatie constitue, selon lui, une contribution importante à l’affirmation d’une « souveraineté intellectuelle » venant compléter la souveraineté politique.
Pour Mankeur Ndiaye, il importe désormais de penser la diplomatie « depuis l’Afrique, avec les réalités africaines et pour les enjeux africains ».
«Réfléchir aux mots, c’est aussi réfléchir à la paix»
L’ancien ministre considère par ailleurs que l’ouvrage d’Oumar Demba Ba dépasse largement le cercle des diplomates. Il s’adresse également aux chercheurs, étudiants, journalistes, responsables politiques et à tous ceux qui s’intéressent à la manière dont le langage participe à la construction des sociétés.
Il a ainsi établi un lien direct entre langage, institutions et paix. Les constitutions sont des paroles devenues normes, les engagements internationaux des paroles devenues obligations et la confiance entre les peuples repose souvent sur des paroles tenues.
À l’inverse, lorsque les mots cessent d’être des instruments de dialogue pour devenir des outils de déshumanisation, ils peuvent contribuer à nourrir les conflits.
D’où cette conviction formulée par le préfacier : « réfléchir aux mots revient toujours, d’une certaine manière, à réfléchir à la paix ».
Un hommage personnel à Oumar Demba Ba
Au-delà de la dimension académique de son intervention, Mankeur Ndiaye a rendu un hommage appuyé à l’auteur, qu’il présente comme un « camarade de promotion, collègue et ami ».
Il a salué le travail accompli par Oumar Demba Ba et les efforts nécessaires à la réalisation d’un ouvrage de cette nature. « Publier, c’est accepter de soumettre sa pensée au jugement des autres », a-t-il rappelé, qualifiant cet exercice d’« acte de courage intellectuel autant que d’un acte de générosité ».
Dans un registre plus personnel, il a associé à ses félicitations Hawa et les enfants de l’auteur, évoquant les nombreuses heures consacrées à l’écriture des discours présidentiels durant vingt-quatre années, au détriment parfois des moments de partage familial.
En conclusion, Mankeur Ndiaye a formulé le vœu que l’ouvrage connaisse le rayonnement qu’il mérite et qu’il contribue à enrichir la pensée diplomatique sénégalaise et africaine.
S’inspirant de Paul Ricœur, il a résumé l’esprit de son intervention autour d’une idée forte : si le langage est le lieu où l’homme habite le monde, il peut aussi devenir, en diplomatie, « le lieu où les nations apprennent à cohabiter ».
Et de conclure sur une formule qui donne toute sa portée à l’ouvrage d’Oumar Demba Ba : « Les armes imposent parfois le silence ; seuls les mots construisent une paix durable. »
Abdou Latif NDIAYE