L’université à l’épreuve d’un référentiel global : conflictualité sociale et nécessité d’un «grand bond» sociétal.

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La situation observée au sein du campus social de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar requiert une appréhension dépassant l’émotion immédiate, afin d’en saisir la portée institutionnelle, politique et humaine dans toute sa complexité.

Voir des étudiantes et des étudiants exposés à des gaz lacrymogènes – certains allant jusqu’à perdre connaissance -ne saurait être interprété comme un simple incident conjoncturel relevant de la conflictualité universitaire ordinaire ou d’une banale situation habituelle. L’événement s’inscrit dans une configuration systémique de tensions entre rationalités de gouvernance, distribution des ressources sociales et dispositifs de canalisation du dissensus collectif. Il révèle, ipso facto l’inscription de l’espace universitaire dans le champ politique, au sens bourdieusien du terme : un lieu traversé par des rapports de pouvoir, de représentation et de légitimation.

L’université, en tant qu’institution, n’est pas seulement un espace pédagogique ; elle constitue un dispositif central de production des élites, de reproduction sociale et de formation de la citoyenneté critique. N’est-ce pas le parrain de ce sanctuaire, jadis auge de savoir qui disait « Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu’aux dents (…) et arrachez votre patrimoine culturel. » ? Sans se retourner dans sa tombe, il se dirait en ce jour, « l’espoir n’est pas perdu. Nous devons formation et éducation aux jeunesses. » Mais est-il possible d’éduquer, de former dans la peur et dans un cadre plus qu’astreignant.

Dans la tradition des analyses de la modernité politique, elle participe de la construction de la sphère publique et du débat rationnel. Le rappel de la mémoire de son parrain, célébrée le 7 février, convoque la disposition symbolique de cet espace : celle d’un lieu consacré à l’émancipation intellectuelle et à l’édification nationale ; ce lieu qui se doit d’être espace de transmission de culture, d’histoire, « mémoire de tout un peuple ». Lorsque la violence politique y fait irruption, il ne s’agit pas seulement d’un désarroi logistique mais d’une reconfiguration du rapport entre savoir et pouvoir. L’instrumentalisation possible de la jeunesse universitaire dans des luttes qui la dépassent, interroge subséquemment la responsabilité des entrepreneurs politiques de tout bord et renvoie à la question classique de la mobilisation des ressources humaines dans les stratégies de légitimation et de contestation du pouvoir.

A contrario, il convient également de reconnaître la capacité des étudiantes et des étudiants à exercer une agentivité politique et intellectuelle propre, c’est-à-dire à produire du jugement critique, à investir l’espace public par la prise de parole et à revendiquer la garantie effective de leurs droits. Une telle posture ne relève pas d’une simple réaction circonstancielle seulement, elle s’inscrit dans l’exercice ordinaire de la citoyenneté universitaire, entendue comme participation active à la délibération collective et à la contestation légitime de l’ordre établi. Or, la question spécifique du régime des bourses appelle une clarification normative indispensable ; aucune circonstance ne saurait, en principe légitimer la pénétration des forces de l’ordre au sein du campus social. Espace qui n’est pas seulement un lieu d’hébergement mais également un cadre de vie, de socialisation et de formation citoyenne. Il constitue un prolongement de la communauté universitaire, un territoire symbolique où se tissent des relations intellectuelles, sociales et humaines essentielles à la construction des trajectoires individuelles et collectives.

Son statut dépasse ainsi la simple matérialité de l’infrastructure : il incarne un espace de relative autonomie, historiquement associé à la liberté académique, à la circulation des idées et à la maturation critique des subjectivités étudiantes. L’irruption de dispositifs coercitifs dans un tel environnement porte atteinte à cet équilibre fragile en substituant une logique sécuritaire à la vocation éducative et sociale du lieu. Elle risque d’installer un climat de peur, de fragiliser la confiance institutionnelle et d’altérer les conditions mêmes de la vie universitaire. L’on dira sans doute, « Ce n’est pas la première fois ! » Seulement, cela devrait être la dernière. L’espoir que la liste des étudiants tragiquement disparus dans des contextes de violence n’allait plus s’allonger semblait pouvoir être nourri. Or, aux noms de Balla Gaye (2001), Bassirou Faye (2014) et Fallou Sène s’ajoute désormais celui d’Abdoulaye Bâ (2026), tous issus de milieux sociaux modestes. Ce rappel, livré sans commentaire explicatif supplémentaire, suffit à souligner la persistance d’une réalité profondément préoccupante et à interroger les conditions dans lesquelles la protection des vies étudiantes demeure pensée et assurée. S’il y a eu plus que des étudiants et forces de sécurité au sein du campus social, cela voudrait dire que ces jeunes doivent davantage être protégés de toutes forces extra-pédagogiques, en les nourrissant, en les logeant, en leur permettant d’accéder à leur espace social et pédagogique dignes de ce nom sans oublier l’évitement de toute possibilité d’instrumentalisation.

Par conséquent, d’un point de vue normatif, la formation et la protection de l’intégrité physique et morale des résidentes et résidents devraient constituer un impératif prioritaire. Au-delà de la conjoncture immédiate, la question posée est celle du statut même de l’espace universitaire dans l’ordre politique : sanctuaire de savoir et de socialisation autonome ou simple extension des dispositifs ordinaires de contrôle public. C’est dans cette alternative que se joue la définition de la place accordée à la jeunesse étudiante dans le pacte social contemporain qui semble faire fi, de cette bombe humaine, de son éducation, de sa formation et de son instruction. Partant, la situation met également en jeu la question des droits fondamentaux et de la citoyenneté sociale. Dans une perspective de théorie démocratique, l’accès à l’enseignement supérieur ne peut être dissocié des conditions matérielles permettant son exercice effectif. L’intégrité physique et la dignité des étudiants et étudiantes relèvent non seulement d’un impératif moral, mais d’un principe de légitimité étatique. Lorsque ces garanties vacillent, c’est la capacité de l’État à assurer sa fonction protectrice qui se trouve interrogée. Les scènes observées ne renvoient pas uniquement à un déficit de gestion de crise ; elles soulèvent la question de l’importance qui est donnée à la vie humaine au Sénégal.

Revenant au système des bourses, il apparaît ici comme un révélateur structurel des tensions socio-économiques. Pensé initialement comme instrument d’égalisation des chances, il s’est progressivement transformé en dispositif de redistribution indirecte devenant pour certaines familles un élément essentiel de subsistance. Cette évolution traduit l’imbrication des politiques éducatives et celles d’autres secteurs dans un contexte marqué par la précarité économique. Elle met en lumière ce que la sociologie de l’action publique décrit comme un déplacement de finalité : un instrument conçu pour soutenir l’apprentissage se voit assigner une fonction de compensation sociale. Solution doit être trouvée à ce problème ! Puisque ce phénomène révèle la profondeur des inégalités structurelles et la centralité de la pauvreté dans la configuration des politiques publiques. La nécessité d’une réforme apparaît dès lors, indiscutable. Toutefois, toute transformation doit respecter le principe de prévisibilité institutionnelle, fondement de la confiance publique.

Modifier les règles -même « légales » – d’attribution en cours d’application revient à fragiliser la crédibilité normative de l’action publique et à compromettre la légitimité procédurale de l’État. Les étudiants concernés doivent recevoir ce qui leur est dû selon les cadres en vigueur, faute de quoi le lien de confiance civique s’érode — avec des conséquences potentiellement durables sur la perception de la justice institutionnelle. A la fin du temps de jeu, il sera possible de redéfinir « les normes du jeu ».

In fine, la situation révèle une articulation complexe entre conflictualité politique, vulnérabilité socio-économique et gouvernance universitaire. Elle invite à repenser la place de l’université dans l’ordre politique contemporain : non plus comme un espace isolé du champ social, mais comme un site stratégique où se cristallisent les tensions de la citoyenneté, de la redistribution et de la reconnaissance. La réponse à ces événements ne peut se limiter à des mesures conjoncturelles, elle exige une réflexion structurelle sur la protection des droits étudiants, la cohérence des politiques sociales et la responsabilité des différentes parties dans la gestion du dissensus démocratique, sur le long terme. A retenir ! La manière dont une société traite sa jeunesse constitue un indicateur décisif de la qualité de son ordre démocratique et de sa capacité à conjuguer autorité, justice et humanité.

Forces aux étudiantes, étudiants ! Force au Sénégal ! Puisses-tu reposer en paix petit ange, Abdoulaye Bâ !

Professeur Ndeye Astou Ndiaye de l’UCAD

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