A l’approche de la LFR 2026 et de la LFI 2027, le débat qui s’annonce à l’Assemblée nationale dépassera largement l’examen des comptes de l’État. En 2024, l’élection de Bassirou Diomaye Faye puis la large victoire de PASTEF aux législatives semblaient inscrire le Président et sa majorité dans une même continuité politique. Deux ans et demi plus tard, cette unité n’a plus la même évidence. Le chef de l’État affirme une ligne qui lui est propre, tandis que PASTEF conserve les 130 députés élus sous sa bannière. Les prochaines lois de finances auront dès lors une portée particulière : elles diront jusqu’où peut encore tenir la cohérence politique née de l’alternance et, si cette cohérence venait à se rompre, si le débat ne devra pas finalement revenir devant les électeurs.
Les déclarations faites à New York ont donné à cette difficulté un relief particulier.
Le 24 septembre, à la tribune des Nations unies, Bassirou Diomaye Faye a renouvelé le soutien du Sénégal à la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général de l’Organisation et sollicité l’appui des Etats membres en sa faveur. La décision est publique et assumée. Sa portée excède pourtant le seul registre diplomatique.
Macky Sall n’est pas, dans l’histoire récente de PASTEF, un ancien Président parmi d’autres. L’opposition à son régime a occupé une place centrale dans le combat qui a précédé l’alternance de 2024. Le Projet soumis aux Sénégalais annonçait précisément une transformation du système de gouvernance, un meilleur équilibre des pouvoirs, une justice plus indépendante et une souveraineté réaffirmée.
La rupture donnait ainsi son sens au changement politique intervenu en 2024. Elle établissait une frontière entre ce que les nouveaux dirigeants promettaient d’entreprendre et les pratiques qu’ils avaient combattues. Le soutien solennel apporté à Macky Sall prend nécessairement place dans cette histoire. La diplomatie a ses exigences ; la politique conserve sa mémoire.
Dans le même temps, la relation entre le chef de l’État et le parti qui l’avait porté s’est profondément modifiée. Le 25 juillet 2026, la coalition Diomaye Président s’est transformée en KIIRAAY – La Patrie d’abord, formation constituée autour de Bassirou Diomaye Faye. La différence ne relève donc plus seulement des rapports personnels entre anciens compagnons. Le Président dispose de son propre cadre partisan, alors que la force parlementaire qui donne encore au Gouvernement son assise appartient à PASTEF.
Les législatives du 17 novembre 2024 lui avaient accordé 1 991 770 voix, soit 54,96 % des suffrages, et 130 des 165 sièges de l’Assemblée nationale. Ces résultats ont ensuite été définitivement proclamés par le Conseil constitutionnel.
Cette majorité ne constitue pas un simple prolongement de l’élection présidentielle. Elle procède d’un second vote, intervenu plusieurs mois plus tard, accordé à un parti, à ses candidats et à une orientation clairement identifiée. La présidence peut choisir de nouveaux alliés, disposer de sa formation et défendre ses propres options. Elle ne peut en revanche réécrire l’origine politique de la majorité qui donne encore au pouvoir son assise à l’Assemblée.
La contradiction tient là : Bassirou Diomaye Faye exerce le pouvoir avec l’appui parlementaire produit par le Projet alors qu’il s’est doté d’un cadre politique distinct de PASTEF.
Tant que les deux lignes se confondaient, cette distinction avait peu d’incidence. A mesure qu’elles s’éloignent, le vote des députés prend une autre portée. La référence au Projet ne relève plus seulement des discours ; elle se mesure aussi aux décisions parlementaires qui permettent à l’action gouvernementale de se poursuivre.
La LFR 2026 puis la LFI 2027 arrivent précisément à ce moment.
Une loi de finances n’est jamais une formalité comptable. Elle autorise les dépenses, organise les recettes et fournit au Gouvernement les moyens de traduire ses choix dans la réalité. Le Parlement intervient au point exact où une orientation cesse d’être une déclaration d’intention pour devenir une politique financée.
Pour la majorité issue de PASTEF, la difficulté est donc politique avant d’être technique. Plus elle estime que les choix présidentiels s’éloignent du Projet, plus les votes qui permettent leur mise en œuvre prennent de poids. Une contradiction finirait autrement par s’installer : contester une orientation tout en continuant à lui fournir les moyens de se déployer.
Les prochaines lois de finances auront, de ce point de vue, valeur de clarification. Elles permettront de savoir si la divergence reste compatible avec une même majorité de gouvernement ou si elle est devenue suffisamment profonde pour poser la question du mandat politique lui-même.
C’est ici que l’hypothèse d’élections anticipées prend son véritable sens.
Interrogé à New York sur une éventuelle dissolution, Bassirou Diomaye Faye n’a pas écarté cette possibilité. Il a parlé de « nécessité ou de contexte » et indiqué que la décision serait prise « le moment venu », selon ce qui se présenterait. La question lui était précisément posée dans l’hypothèse d’un blocage des lois de finances par la majorité PASTEF.
La Constitution lui reconnaît cette prérogative après les deux premières années de la législature. Son article 87 prévoit qu’une fois ce délai écoulé, le Président peut dissoudre l’Assemblée après avoir recueilli l’avis du Premier ministre et de son président. De nouvelles élections doivent alors intervenir entre soixante et quatre-vingt-dix jours après la publication du décret.
La dissolution n’est donc ni une conséquence automatique d’un rejet des lois de finances ni l’issue obligatoire d’un désaccord. Elle ouvre toutefois, lorsque la rupture politique devient suffisamment profonde, la possibilité constitutionnelle de renvoyer devant les électeurs une question que les institutions ne parviennent plus à résoudre dans le cadre existant.
C’est précisément ce que recouvre l’idée d’élections de clarification.
Il ne s’agirait plus simplement de choisir des députés. Il s’agirait de demander au corps électoral si le rapport de forces né en novembre 2024 correspond encore à l’orientation qu’il souhaite voir gouverner le pays. Une telle consultation placerait face à face deux légitimités issues du même moment politique : celle du Président élu en mars 2024 et celle d’une majorité de 130 députés élue huit mois plus tard sous la bannière de PASTEF.
Le problème prend alors une dimension plus profonde que les rapports entre Bassirou Diomaye Faye et son ancien parti. Il touche à la cohérence démocratique du pouvoir. Lorsque le chef de l’État et la majorité qui lui fournit son assise parlementaire ne portent plus la même lecture du mandat reçu, le désaccord cesse d’être seulement interne ; il devient une question de représentation politique.
PASTEF dispose aujourd’hui de 130 sièges. Bassirou Diomaye Faye dispose de la présidence et, à terme, de la faculté constitutionnelle de dissoudre l’Assemblée.
PASTEF possède le nombre ; Diomaye dispose du temps.
Cette asymétrie donne toute son importance aux mois qui viennent. Le nombre est une force immédiatement disponible. Le temps permet de gouverner, de constituer un bilan, de nouer de nouvelles alliances et d’installer une organisation. Il ne préjuge en rien du résultat d’un éventuel scrutin futur ; il rappelle seulement que le rapport de forces de novembre 2024 n’est pas juridiquement figé.
Dès lors, les prochaines lois de finances auront une fonction qui dépasse leur contenu économique. Elles permettront de savoir si la divergence peut encore être absorbée dans le fonctionnement ordinaire des institutions ou si elle débouche sur une contradiction plus fondamentale : un Président suivant une ligne qui lui est propre et une Assemblée dominée par un parti qui continue de se réclamer du Projet.
Dans ce second cas, l’élection devient moins une affaire de tactique qu’une question de clarification démocratique. Elle permettrait aux électeurs de départager des orientations qui, en 2024, semblaient appartenir au même ensemble politique et qui ne se recouvrent plus nécessairement aujourd’hui.
Le droit interdit toutefois les raccourcis. Le rejet d’une loi de finances ne vaut pas automatiquement motion de censure et ne provoque pas mécaniquement une dissolution. Les règles relatives aux finances publiques, à la responsabilité du Gouvernement et au pouvoir de dissolution sont distinctes. Leur séparation juridique ne retire rien à la question politique qui se poserait si une majorité de 130 députés refusait d’accompagner les choix de l’Exécutif.
Le soutien à Macky Sall est public. Le Président dispose aujourd’hui de son propre cadre partisan. PASTEF conserve la majorité écrasante issue des législatives de 2024. Bassirou Diomaye Faye, enfin, n’exclut pas de recourir à la dissolution lorsque la Constitution le lui permettra.
Tout converge donc vers une interrogation que les prochains débats parlementaires rendront plus difficile à différer : le mandat politique issu de 2024 peut-il encore être exercé comme un tout lorsque le Président et la majorité qui soutient son gouvernement ne paraissent plus porter la même orientation ?
Les lois de finances fourniront un premier élément de réponse. Si la divergence devait devenir irréductible, la Constitution offre ensuite une autre voie : rendre la parole aux électeurs.
La véritable clarification serait alors moins celle des rapports entre Diomaye et PASTEF que celle du mandat populaire lui-même : déterminer, par le vote, quelle orientation les Sénégalais entendent désormais donner au pouvoir issu de 2024.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com
