Le monde traverse une période de profondes mutations. Les conflits se multiplient, les rivalités entre grandes puissances s’intensifient et les équilibres géopolitiques hérités de l’après-Seconde Guerre mondiale sont de plus en plus contestés. Dans ce contexte, la question de la représentativité et de la légitimité des institutions internationales devient incontournable.
L’Organisation des Nations unies, créée en 1945 pour préserver la paix et favoriser la coopération entre les États, se trouve aujourd’hui confrontée à des défis qui dépassent largement le cadre dans lequel elle a été pensée. Les conflits internes, le terrorisme international, les crises humanitaires, les dérèglements climatiques, les nouvelles technologies et la recomposition des rapports de puissance ont profondément transformé l’ordre mondial.
Pourtant, les principales structures de décision de l’Organisation demeurent largement marquées par les rapports de force de 1945.
Le Conseil de sécurité en constitue l’exemple le plus frappant. Cinq États disposent d’un siège permanent et du droit de veto, tandis que l’Afrique, qui représente plus d’un milliard d’habitants et dont plusieurs régions sont directement confrontées aux conséquences des conflits internationaux, ne dispose d’aucun siège permanent.
Cette situation pose une question fondamentale : peut-on véritablement parler d’une gouvernance mondiale représentative lorsque tout un continent demeure absent du cercle permanent des décisions les plus importantes en matière de paix et de sécurité internationales ?
Une architecture internationale devenue inadaptée
La Charte des Nations unies demeure un instrument juridique fondamental du système international. Elle consacre notamment le principe du règlement pacifique des différends et l’interdiction du recours à la force.
Mais l’évolution du monde révèle les limites d’une architecture institutionnelle conçue dans un contexte historique profondément différent.
Le Conseil de sécurité est régulièrement paralysé par les divergences entre ses membres permanents. Le droit de veto, conçu à l’origine comme un mécanisme destiné à préserver l’unité des grandes puissances, est devenu un instrument majeur de blocage lorsque leurs intérêts stratégiques divergent.
Cette situation nourrit une crise de confiance à l’égard du multilatéralisme.
L’enjeu n’est pas de remettre en cause l’existence du Conseil de sécurité, mais de l’adapter aux réalités du XXIe siècle. Une réforme crédible devrait permettre une représentation plus équitable des différentes régions du monde, notamment de l’Afrique.
L’Afrique ne peut plus être seulement un espace de décision des autres
L’Afrique est souvent au centre des débats du Conseil de sécurité. Les conflits du continent, les opérations de maintien de la paix, les crises humanitaires et les questions de sécurité régionale occupent régulièrement l’agenda international.
Pourtant, lorsqu’il s’agit de prendre les décisions structurantes, les États africains restent en dehors du cercle des membres permanents.
Cette contradiction doit interpeller.
L’Afrique ne demande pas un privilège. Elle revendique une représentation correspondant à son poids démographique, politique et géostratégique, mais surtout à sa réalité historique et à son rôle dans le système international.
Un monde où plus d’un milliard d’Africains ne disposent pas d’une voix permanente au Conseil de sécurité demeure difficilement compatible avec l’ambition d’une gouvernance mondiale réellement inclusive.
La revendication africaine siège notamment à travers le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte doit donc être considérée comme une question de justice institutionnelle, et non comme une simple demande de sièges supplémentaires.
La réforme du Conseil de sécurité : une nécessité politique
La réforme du Conseil de sécurité est évoquée depuis plusieurs décennies. Elle se heurte toutefois à des obstacles politiques considérables, notamment parce qu’elle touche directement aux intérêts des membres permanents.
Il ne faut donc pas sous-estimer la difficulté du processus.
Mais la complexité d’une réforme ne saurait justifier son abandon.
L’enjeu est celui de la légitimité du système multilatéral. Plus les institutions internationales apparaîtront déconnectées des réalités du monde contemporain, plus leur capacité à produire de la confiance et à faire respecter les principes du droit international sera fragilisée.
L’Afrique doit, à cet égard, parler d’une voix forte et cohérente.
Mais elle doit également clarifier ses propres priorités et renforcer sa capacité collective à peser dans les négociations internationales.
Un monde multipolaire qui exige une Afrique actrice
La recomposition actuelle du système international ouvre une nouvelle séquence géopolitique.
La montée en puissance de la Chine, l’affirmation de l’Inde, le rôle de la Russie, du Brésil et des autres puissances émergentes témoignent d’un déplacement progressif des centres de gravité de l’économie et de la puissance mondiales.
Cette multipolarité peut contribuer à rééquilibrer les relations internationales. Mais elle peut aussi transformer l’Afrique en terrain de compétition entre puissances.
L’Afrique doit donc éviter de passer d’une dépendance à une autre.
Elle doit devenir un sujet de la gouvernance mondiale et non un simple objet des rivalités internationales.
Cela suppose une diplomatie africaine plus coordonnée, davantage fondée sur la défense des intérêts du continent et sur une vision claire de son rôle dans le nouvel ordre international.
Le Sénégal doit faire entendre sa voix
Dans cette bataille pour une gouvernance mondiale plus équilibrée, le Sénégal dispose d’atouts importants.
Notre pays possède une tradition diplomatique ancienne, une expérience dans les opérations de maintien de la paix et une culture du dialogue qui peuvent lui permettre de jouer un rôle actif dans la réflexion sur la réforme du système multilatéral.
Le Sénégal pourrait notamment contribuer à porter plus fortement la question de la représentation africaine au Conseil de sécurité, tout en défendant une approche globale de la sécurité au Sahel.
Car la sécurité ne saurait être réduite à la seule réponse militaire.
La pauvreté, l’exclusion, le déficit d’éducation, le chômage des jeunes et les inégalités constituent également des facteurs de fragilité qu’une véritable politique de paix doit prendre en compte.
Du climat à l’intelligence artificielle : l’Afrique doit participer aux décisions
Le déficit de représentation ne concerne d’ailleurs pas uniquement les questions de paix et de sécurité.
Il se retrouve également dans les grands débats sur le financement du développement, le changement climatique, la dette, la transformation numérique et la gouvernance de l’intelligence artificielle.
Sur tous ces sujets, l’Afrique est directement concernée, mais elle demeure encore insuffisamment représentée dans les espaces où se définissent les règles internationales.
Il ne s’agit plus de réclamer uniquement de l’aide.
Il faut revendiquer une participation pleine et entière à la définition des règles, des normes et des mécanismes qui organisent le monde.
L’Afrique doit passer du statut de bénéficiaire à celui de partenaire et de co-décideur.
Construire une véritable culture de la paix
Enfin, aucune réforme institutionnelle ne sera suffisante si elle ne s’accompagne pas d’un travail profond sur les sociétés.
La paix ne se construit pas uniquement dans les salles de conférence internationales. Elle se construit également dans les écoles, les familles, les communautés et les institutions.
Le Sénégal possède à cet égard une richesse considérable : une longue tradition de dialogue, de médiation et de coexistence.
Il doit en faire un véritable instrument de diplomatie.
Investir dans l’éducation à la paix, dans la formation des jeunes, dans le dialogue intercommunautaire et dans la promotion de la non-violence constitue un investissement dans la stabilité future de notre continent.
La paix ne se décrète pas à New York. Elle se construit dans les esprits.L’Afrique doit
L’Afrique doit prendre sa place
La réforme de la gouvernance mondiale n’est donc pas une question secondaire. Elle touche à l’équilibre même des relations internationales.
Le monde change. Les institutions qui l’organisent doivent également évoluer.
L’Afrique ne peut plus accepter que son avenir soit régulièrement discuté sans elle, que ses crises soient traitées sans sa pleine participation et que les règles qui déterminent son développement soient élaborées en son absence.
La revendication d’une représentation permanente au Conseil de sécurité n’est qu’une partie de cette bataille.
L’objectif doit être plus large : faire de l’Afrique un acteur à part entière de la gouvernance mondiale.
Car il ne peut y avoir de véritable paix internationale sans justice institutionnelle. Et il ne peut y avoir de gouvernance mondiale légitime sans une Afrique pleinement représentée.
Dr Gorgui Diouf
Docteur en Droit public, spécialiste du droit international public, des relations internationales et du droit onusien
