The Conversation/-Gianni Infantino a fait marche arrière concernant sa proposition d’ouvrir le
capital de la FIFA à des investisseurs privés et se retrouve désormais au cœur d’une vive
polémique. Mais cette controverse ne remet pas en cause la marchandisation croissante du
football.
Gerard A. Akindes, de l’Université Northwestern, étudie l’économie politique du football africain. Ses
travaux retracent la manière dont le capital, les intérêts des entreprises et les chaînes de télévision
influencent ce sport dans un monde mondialisé. Nous lui avons posé quelques questions.
Quel rôle joue la FIFA dans le football africain ?
La FIFA est l’instance dirigeante mondiale du football. Sa mission principale consiste à établir et à faire
respecter les règles du jeu, à organiser les grands tournois internationaux tels que les Coupes du
monde, et à superviser le développement de ce sport. Pour ce faire, elle s’appuie sur six confédérations
continentales, dont la CAF en Afrique.
La CAF met en œuvre les normes internationales et gère les compétitions continentales de sélections et
de clubs. La majeure partie de ses revenus provient de l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations
et du soutien financier de la FIFA.
Le rôle de la FIFA est complexe. Elle apporte une aide au développement indispensable, mais cela rend
le football africain économiquement dépendant d’elle. Comme je vais l’expliquer, cela peut également
alimenter le dysfonctionnement des institutions africaines.
Les écoles constituaient traditionnellement le principal vivier de jeunes athlètes africains après
l’indépendance. Mais des décennies de désinvestissement de la part des gouvernements, accélérées
par les programmes d’ajustement de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international dans les
années 1990, qui ont réduit le sport scolaire, ont gravement entravé la capacité de développement du
football.
Les centres de formation privés africains ont partiellement comblé ce vide. Mais ils fonctionnent
principalement comme des filières orientées vers l’exportation, vidant le continent de ses talents.
Parallèlement, les retransmissions par satellite des championnats européens ont captivé les supporters
locaux et détourné leur attention du football local.
Dans cet écosystème fragile, la FIFA est devenue un soutien essentiel pour les fédérations nationales de
football. Le président de la FIFA, Gianni Infantino, a transformé le Programme Goal en Programme de
développement « FIFA Forward ». Il a considérablement augmenté les subventions. En 2025, il a
confirmé que le programme avait injecté plus d’un milliard de dollars américains dans le football africain
depuis sa création en 2016.
Le poids du financement de la FIFA par rapport au budget total d’une fédération dépend du niveau des
subventions des collectivités locales et d’autres sources de revenus. Par exemple, au Togo, la FIFA
finance actuellement environ 30 % du budget de la fédération nationale.
Ces subventions ont entraîné des distorsions dans la gouvernance. Des articles parus au Nigeria et au
Congo, par exemple, ont mis en lumière des irrégularités financières concernant les fonds du programme
« FIFA Forward ». Cela révèle d’importants problèmes de transparence dans leur gestion.
On constate une dépendance croissante vis-à-vis de la FIFA et, par conséquent, une érosion de
l’autonomie politique. Les présidents des fédérations africaines de football et le président de la CAF se
révèlent incapables de s’opposer à la FIFA.
Cela se manifeste clairement par leur soutien unanime en faveur de la réélection d’Infantino en mars
2027 et de leur silence sur les abus en matière d’immigration liés à la Coupe du monde 2026. Ils n’ont
pas exprimé leur inquiétude concernant le plan d’investissement controversé lié à la Coupe du monde.
Ce schéma s’étend à la CAF elle-même. Infantino a influencé les transitions à la tête de la confédération
en 2017 et 2021, sélectionnant lui-même son président actuel, Patrice Motsepe.
L’efficacité des fonds de la FIFA dépend de la manière dont ils sont gérés par les fédérations nationales
de football. Sans investissements complémentaires dans l’intégrité, la compétence et la redevabilité des
instances dirigeantes, les infrastructures des compétitions nationales et des clubs, ainsi que
l’indépendance stratégique de la CAF, ces financements risquent de renforcer la dépendance plutôt que
de favoriser une autonomie financière durable.
Les subventions de la FIFA ont-elles réellement aidé le développement ?
En fin de compte, le financement de la FIFA profite peu au football de base. Il semble au contraire avoir
renforcé des structures administratives alignées sur la FIFA qui privilégient les intérêts du football
national d’élite, de ses infrastructures et des dotations financières des compétitions.
Cette dynamique suggère que la FIFA se préoccupe davantage du football professionnel, où les
politiques retombées et l’image de marque mondiale sont plus importantes que le football de base, qui
constitue pourtant le fondement de ce sport sur tout le continent.
Le programme de développement des talents de la FIFA vise à créer 20 à 30 centres de formation à
travers l’Afrique d’ici 2027, mais révèle également des décalages structurels. On assiste déjà à une
prolifération d’académies non réglementées en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Nigeria et ailleurs. La
création de nouvelles académies financées par la FIFA soulève des questions cruciales.
Tout en formant de jeunes joueurs, vont-elles également pallier à la pénurie d’entraîneurs qualifiés pour
la formation des jeunes ? Vont-elles s’intégrer aux structures des championnats nationaux pour renforcer
les compétitions locales ? Vont-elles soutenir l’organisation régulière de tournois nationaux de jeunes ? Il
est encore trop tôt pour évaluer leur impact. Les deux premières académies, situées en Mauritanie et à
Djibouti, n’ont commencé à fonctionner qu’en 2025.
De même, le programme « Football for Schools » d’Infantino, lancé en 2019 et présent dans 46 pays
africains, fonctionne parallèlement à des écosystèmes sportifs scolaires déjà affaiblis. Il vise à utiliser le
football pour enseigner des compétences de vie, et non pour améliorer la qualité de l’enseignement du
football à l’école.
Concentrer le soutien financier sur des programmes d’élite à forte visibilité, tout en négligeant les
difficultés structurelles et institutionnelles, perpétuer un modèle d’aide donateur-bénéficiaire. Cela ne
profite qu’à une frange de l’écosystème du football.
L’introduction de nouvelles compétitions d’élite telles que la prochaine Ligue des Nations ne renforcera
pas nécessairement la qualité du sport scolaire existant.
La bonne gouvernance, l’organisation structurelle et le renforcement des capacités dans le football
africain doivent relever de la responsabilité des gouvernements et des fédérations africaines de football.
La FIFA devrait apporter son soutien là où cela est nécessaire, plutôt que de mener des projets sous son
impulsion et approuvés par les gouvernements.
Le rôle de la FIFA devrait être de s’inscrire dans les visions, stratégies et plans nationaux de
développement du football, et non l’inverse.
Quel est l’impact des droits de diffusion lucratifs ?
Depuis que la télévision payante s’est imposée en Afrique, à partir des années 1980, l’audience s’est
progressivement orientée vers les modèles d’abonnement. Pour les téléspectateurs africains de football,
cette transition s’est véritablement amorcée en 2006 lorsque la Radio et la Télévision Arabes ont acquis
les droits de diffusion en Algérie, obligeant les téléspectateurs à acheter des abonnés.
Sous la direction de Blatter, un accord conclu avec l’Union africaine de la radiodiffusion permettait de
maintenir la diffusion en clair des tournois de la FIFA. Cet accord a expiré après la Coupe du monde
2014. Sous Infantino, la FIFA a largement commercialisé les droits de diffusion, en les vendant à des
diffuseurs privés.
En Afrique subsaharienne, New World TV détient actuellement les droits exclusifs de la Coupe du
monde. Pour éviter une exclusion totale en raison du caractère payant des retransmissions, environ la
moitié des matchs font l’objet d’une sous-licence accordée aux chaînes de service public.
Cela garantit un certain accès gratuit, mais la plupart des pays de la région restent confrontés aux coûts
de données les plus élevés au monde et aux frais liés aux terminaux.
Pour la plupart des supporters ne disposant pas d’un abonnement à la télévision payante, le visionnage
collectif dans les bars et les lieux publics ou le recours à des flux piratés reste les seules options
accessibles.
Alors que les supporters les plus passionnés du continent doivent composer avec la télévision payante,
des forfaits de données précieux et des flux peu fiables simplement pour suivre leurs équipes lors de la
Coupe du monde, les recettes record de la FIFA apparaissent moins comme un signe de progrès que
comme un éloignement du football de sa vocation de « sport du peuple ».
Les pays africains pourraient-ils contribuer à maintenir Infantino à son poste ?
Depuis João Havelange, président de la FIFA de 1974 à 1998, l’Afrique constitue un bloc électoral
crucial. Un candidat doit obtenir 106 voix sur les 211 associations membres au total, à condition qu’il n’y
ait qu’un ou deux candidats au second tour. Les présidents de la FIFA peuvent exercer trois mandats de
quatre ans.
Infantino a pris la relève pour les trois dernières années du mandat de Blatter, ce qui porte sa présidence
à environ dix ans. Il pourrait briguer un nouveau mandat en 2027. Infantino reprend ainsi une stratégie
politique qui rappelle celle de Blatter.
Il distribue les ressources et les privilèges en fonction des régions où il peut obtenir des voix. Les pays
africains l’ont aidé à remporter l’élection en 2016 grâce à ses promesses de doubler les fonds alloués au
développement.
C’est une promesse qu’il a tenue. Mais la réalité est complexe. Des avantages significatifs
s’accompagnent de coûts structurels importants.
Du côté positif, la FIFA sous la direction d’Infantino a considérablement augmenté les fonds alloués au
développement ; elle a porté le nombre de places attribuées à l’Afrique pour la Coupe du monde de cinq
à neuf en 2026 ; et elle a apporté une aide essentielle face à la COVID-19. Du côté négatif, son
programme avance sans faire l’objet d’un véritable débat de la part des dirigeants africains.
Les réformes sont acceptées sans discussion approfondie, même lorsqu’elles sont mal adaptées à
l’écosystème footballistique propre à l’Afrique – comme le fait que la Coupe d’Afrique des nations se
déroule tous les quatre ans au lieu de tous les deux, ou le projet abandonné de Super Ligue africaine.
La dépendance financière peut contribuer à expliquer pourquoi les nations africaines soutiennent
Infantino. Les dirigeants du football africain ont déjà manifesté leur soutien à sa réélection, et les 54 voix
de l’Afrique revêtent une importance stratégique cruciale.
Même si les priorités d’Infantino, orientées sur les recettes, ne correspondent pas nécessairement aux
réalités africaines, la responsabilité première revient aux fédérations et aux dirigeants du football africain.
Ce sont eux qui connaissent le mieux les réalités du football africain et ils doivent défendre ce qui est
dans l’intérêt de leurs supporters et de leurs communautés. La question qui se pose avec acuité est de
savoir s’ils sont capables de faire preuve de l’autonomie et de l’intégrité nécessaire pour donner la
priorité au football africain plutôt qu’à l’agenda mondial de la FIFA, tout en rendant véritablement des
comptes aux jeunes joueurs et aux supporters pour qui ce sport doit rester toujours « le sport du peuple
