Dans « L’imposteur », contribution publiée ce dimanche, Mary Teuw Niane, ministre directeur de cabinet du président de la République, affirme que « le temps est le plus implacable des juges ». Encore faut-il accepter que le temps conserve les parcours, les ralliements et les silences autant qu’il retient les paroles. C’est à cette épreuve que son texte, rédigé pour dénoncer une imposture, doit d’abord être soumis.
Cette mise à l’épreuve commande d’abord d’identifier la cible réelle de la contribution. Les allusions à la ferveur populaire, aux foules et au prétendu culte de la personnalité désignent sans équivoque Ousmane Sonko. L’absence de son nom ne relève pas de l’élégance : elle permet d’atteindre un adversaire déterminé tout en évitant les obligations qu’impose une accusation explicite.
La réponse doit donc commencer par l’exigence même que l’auteur revendique : la confrontation des paroles avec les faits. Or une mise en cause de cette gravité impose des éléments précis. Ni déclaration rapportée, ni acte établi, ni décision examinée ne vient soutenir les qualifications de haine, de violence ou de dérive totalitaire. Mary Teuw Niane invoque pourtant la force des faits ; il substitue aussitôt à ces faits une interprétation des intentions. Sonko n’est pas interrogé à partir de ses paroles ou de son action ; il est enfermé dans une identité morale supposée, celle d’un homme qui ne croirait pas à ce qu’il dit et se servirait de la vertu pour conquérir le pouvoir.
Ce déplacement retire au débat sa matière propre. Les actes publics peuvent être vérifiés, discutés et contredits ; les intentions prêtées à un adversaire ne le peuvent pas. Dès lors que Sonko est déclaré imposteur dans son principe, tout ce qu’il accomplit devient une confirmation de l’accusation. Sa défense sera qualifiée de fuite, la mobilisation de ses partisans de soumission et la persistance de son influence d’emprise. L’auteur ne propose donc pas une analyse susceptible d’être réfutée : il construit un jugement qui rend toute réfutation suspecte.
Cette méthode atteint également les Sénégalais qui continuent de soutenir Sonko. Les citoyens qui se déplacent à ses rencontres, les jeunes qui voient en lui une espérance de transformation et les personnes âgées dont l’émotion accompagne ses apparitions cessent d’être traités comme des sujets politiques capables de discernement. Leur adhésion est réduite à une croyance, leur fidélité à une abdication de l’esprit critique et leur émotion à un égarement collectif.
Pourtant, cette mobilisation ne prouve pas son infaillibilité ; elle atteste d’une relation que les fonctions officielles, les nominations et les moyens de l’État ne suffisent pas à créer. La légitimité institutionnelle découle d’une charge ; l’adhésion populaire se constitue dans le temps, à travers une histoire, des épreuves et la confiance des citoyens. L’éloignement de Sonko de la Primature n’a pas mis fin à sa présence dans la conscience populaire, pas davantage que son accession à la présidence de l’Assemblée nationale ne l’a éloigné de la base militante qui l’a porté.
La Grèce antique avait déjà perçu les tensions qu’engendre une influence populaire devenue difficile à contenir. Dans La Politique, Aristote rappelle que certaines cités recouraient à l’ostracisme contre les citoyens dont la richesse, les relations ou le prestige paraissaient les placer au-dessus des autres. Après Salamine, Thémistocle fut écarté d’Athènes lorsque son importance politique devint trop considérable pour ses rivaux. Le parallèle ne porte ni sur les hommes ni sur les époques ; il éclaire un mécanisme : l’incapacité à rivaliser avec une force populaire peut conduire à la présenter comme un péril pour la cité.
C’est cette logique qui traverse « L’imposteur ». Ce qui, chez les partisans de Sonko, relève d’une adhésion politique est requalifié en ferveur irrationnelle, puis présenté comme l’indice d’un danger. La manœuvre évite ainsi une question plus embarrassante : pourquoi la détention de l’appareil d’État et la création d’une mouvance présidentielle ne produisent-elles pas une mobilisation comparable ? En présentant la force de Sonko comme une pathologie collective, le directeur de cabinet transforme l’absence de ferveur équivalente dans son propre camp en signe supposé de raison et de modération.
La convocation de Mussolini, Hitler et Pol Pot procède de la même démarche. Aucun parallèle sérieux n’est établi entre les institutions sénégalaises, les pratiques du responsable visé et les régimes auxquels ces noms renvoient. Aucune doctrine, aucune décision, aucun fait n’est analysé. Les figures les plus criminelles du XXe siècle sont convoquées afin de conférer à la charge une gravité que l’argumentation ne parvient pas à produire. Une critique fondée aurait cité les propos contestés, examiné les actes et démontré leur incompatibilité avec les principes démocratiques. L’Histoire, ici, ne sert pas à comprendre ; elle est employée pour susciter la peur et interdire la discussion.
La fragilité de la contribution apparaît plus nettement encore lorsqu’elle est confrontée à la règle de cohérence qu’elle entend imposer à Sonko. Mary Teuw Niane s’érige en juge de la sincérité politique, alors que son propre itinéraire appelle des explications. Du PAI au PDS, des années au gouvernement de Macky Sall à la création du PSD Njariñ, de sa candidature présidentielle interrompue à l’étape des parrainages au ralliement à la coalition Diomaye, puis à la direction du cabinet présidentiel et à la mouvance de Kiiraay, ses engagements ont connu plusieurs transformations.
Aucun de ces choix ne suffit, pris isolément, à établir une absence de conviction. Leur succession rend toutefois inévitable une question que le texte élude : quelle continuité idéologique relie ces positions ? L’exigence de confronter les discours aux faits vaut également pour son auteur. La dénonciation de l’usage intéressé des valeurs appelle une explication sur les principes ayant guidé les ruptures passées ; la critique de l’ambition politique conduit à éclairer sa propre candidature à la présidence ; l’évocation des privilèges oblige à assumer les fonctions exercées au sommet de l’État.
Aucune accusation d’enrichissement personnel ne peut être formulée sans preuve. En revanche, les bénéfices de position et d’influence liés à cette trajectoire sont publics : ministère, candidature, formation personnelle, ralliement à une coalition victorieuse et direction du cabinet présidentiel. Ces éléments ne révèlent pas les intentions intimes de Mary Teuw Niane ; ils empêchent seulement qu’il se présente comme extérieur aux mécanismes de recherche, d’exercice et de conservation du pouvoir.
Cette difficulté éclaire le moment choisi pour publier « L’imposteur ». La mouvance de Diomaye exige désormais des appartenances sans équivoque. Pour un directeur de cabinet dont l’autorité dépend directement de la confiance présidentielle et dont le ralliement au projet victorieux a suivi l’échec de sa propre candidature, une adhésion silencieuse pouvait ne pas suffire. Il fallait rendre la fidélité manifeste. La mise en cause de Sonko remplit cette fonction : elle ne se limite pas à soutenir Diomaye ; elle présente cet engagement comme la seule position conforme à la démocratie.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que la fonction actuelle de l’auteur appartient à la suite d’une victoire dont l’origine politique ne peut être réécrite. Bassirou Diomaye Faye est devenu président parce qu’Ousmane Sonko, empêché de se présenter, l’a désigné comme candidat et parce que le Pastef, ses cadres et ses militants ont porté cette désignation jusqu’à la victoire. Dans ces conditions, traiter Sonko d’imposteur revient à contester la légitimité politique de l’homme, du parti et de l’électorat sans lesquels l’alternance de 2024 et les nominations qui l’ont suivie n’auraient pas existé.
Au terme de cette contribution, les faits ne démontrent pas l’imposture de Sonko ; ils montrent, en revanche, qu’un responsable au parcours politique multiple, placé au cœur de la mouvance présidentielle, a choisi de disqualifier l’homme qui conserve une légitimité populaire indépendante du pouvoir exécutif afin de rendre sa propre fidélité à Diomaye incontestable.
Il ne reste donc pas une leçon de morale. Il reste une leçon d’allégeance.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com