La sortie de Boubacar Camara, ministre de l’Enseignement supérieur, qualifiant Ousmane Sonko d’« excellent Premier ministre », laisse pour le moins perplexe. Elle interroge, dérange et, surtout, appelle une question simple : de quel Sénégal parle donc le ministre ?
Car pendant que Boubacar Camara célèbre l’« excellence » de l’ancien Premier ministre, le pays, lui, regarde les chiffres, les faits et les conséquences.
Ousmane Sonko aurait-il été « excellent » dans la gestion d’une économie aujourd’hui confrontée à une dette dont l’ampleur a profondément bouleversé les équilibres budgétaires ? Excellent face à la crise de confiance qui s’est installée dans le tissu économique ? Excellent alors que le secteur privé traverse une période particulièrement difficile et que l’investissement peine à retrouver son souffle ?
Faudrait-il également oublier les tensions avec la presse, les procédures et arrestations ayant touché des journalistes et des responsables politiques, ainsi que le climat de crispation qui a marqué les premières années de cette nouvelle gouvernance ?
Faudrait-il encore passer sous silence les violentes controverses institutionnelles, notamment les attaques répétées contre le Conseil constitutionnel, gardien de la régularité de notre ordre démocratique ?
Et que dire des nombreuses affaires et zones d’ombre qui ont alimenté le débat public : les milliards évoqués autour de Bakel, le dossier des 37 milliards liés à l’électrification, les controverses autour de l’ONAS, les indemnisations annoncées pour les personnes présentées comme des « martyrs », sans oublier les interrogations sur la conduite de notre diplomatie ?
Loin de moi l’idée de condamner sans jugement ce qui relève des enquêtes ou des procédures en cours. Mais une chose est certaine : toutes ces questions existent dans l’espace public et ne peuvent être balayées d’un revers de main par le mot « excellence ».
L’aveuglement politique n’est jamais une politique publique
Un ministre a naturellement le droit d’avoir une opinion. Il peut soutenir le Premier ministre, défendre son action et même considérer que son bilan est remarquable.
Mais lorsqu’il est membre du gouvernement, ses propos prennent une autre dimension.
Il ne parle plus seulement en son nom. Il contribue à porter la parole et la crédibilité de l’équipe au pouvoir.
C’est précisément là que la déclaration de Boubacar Camara devient problématique.
Car si, aux yeux d’un ministre, Ousmane Sonko a été un «excellent Premier ministre», alors que nombre de Sénégalais s’interrogent sur la situation économique, sociale, institutionnelle et diplomatique du pays, une question s’impose : sur quels critères cette excellence est-elle évaluée ?
Sur la loyauté politique ?
Sur la proximité personnelle ?
Sur la fidélité à un camp ?
Ou sur les résultats ?
En politique, l’excellence ne se décrète pas.
Elle se mesure.
Elle se mesure à la croissance, à l’emploi, à l’investissement, à la confiance des entreprises, à la stabilité des institutions, à la qualité du dialogue politique, à la liberté de la presse et à la capacité d’un gouvernement à améliorer concrètement la vie des citoyens.
Si Sonko est la solution, pourquoi le Sénégal va-t-il si mal ?
C’est toute la contradiction du discours gouvernemental.
Depuis des mois, une partie du pouvoir explique que les difficultés actuelles sont essentiellement l’héritage du régime précédent. Soit.
Mais si tel est le cas, pourquoi qualifier d’« excellent » celui qui, après avoir été Premier ministre, demeure l’un des principaux architectes de la politique conduite depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye ?
On ne peut pas, d’un côté, reconnaître l’existence d’une situation nationale extrêmement préoccupante et, de l’autre, distribuer des certificats d’excellence à ceux qui ont eu la responsabilité directe de conduire le pays.
La politique ne peut pas être une affaire de récit. Elle doit être une affaire de résultats.
Et c’est précisément ici que Boubacar Camara devrait mesurer la portée de ses paroles.
Le Président doit-il laisser faire ?
Le problème n’est finalement pas seulement Ousmane Sonko.
Le problème, c’est la cohérence de l’action gouvernementale.
Si un ministre considère sincèrement que le Premier ministre Ousmane Sonko a accompli un travail « excellent », malgré les critiques et les difficultés que traverse le pays, il appartient au président de la République d’en tirer les conséquences politiques.
Car un gouvernement ne peut fonctionner durablement avec des lectures radicalement contradictoires de la situation nationale.
Si Boubacar Camara estime que tout va si bien sous l’influence de Sonko, qu’il assume cette ligne jusqu’au bout. Mais s’il est convaincu que le pays doit prendre une autre direction, alors il doit avoir le courage de le dire.
Le Sénégal n’a pas besoin de ministres applaudissant le bilan des uns pour préserver des équilibres politiques.
Il a besoin de ministres capables de regarder la réalité en face.
Le Sénégal mérite mieux que des satisfecit
La fonction ministérielle impose une exigence : celle de servir l’État avant de servir un homme, un parti ou une majorité.
Le ministre de l’Enseignement supérieur devrait être particulièrement sensible à cette exigence. L’université enseigne l’esprit critique, la confrontation des idées, l’analyse des faits et le refus des vérités toutes faites.
Or, qualifier d’« excellent » un bilan aussi contesté, sans apporter le moindre élément permettant d’étayer ce jugement, ressemble davantage à un satisfecit politique qu’à une évaluation sérieuse de l’action publique.
Le président Bassirou Diomaye Faye doit donc se poser une question de fond : peut-on continuer à gouverner avec des responsables qui semblent davantage préoccupés par la défense d’un homme que par l’évaluation objective des résultats de l’action gouvernementale ?
Le Sénégal traverse suffisamment de difficultés pour que ses dirigeants cessent de se congratuler.
Le moment est venu de rendre des comptes.
Car au bout du compte, l’excellence n’est pas une déclaration de ministre. L’excellence, c’est ce que le Sénégalais constate dans son portefeuille, son entreprise, son emploi, son quotidien et sa confiance en l’avenir.
Et si la situation du pays exige encore des réponses sur tous ces fronts, alors une question demeure, lancinante :
De quelle excellence parle Boubacar Camara ?
Abdou Latif NDIAYE
