Chaque année, conformément à l’ordre de Cheikh Ahmadou Bamba Mbacke, nous célébrons le Grand Magal avec la même ferveur, la même générosité et la même capacité d’organisation. Cet événement qui commémore le départ en exil du fondateur du Mouridisme est devenu un levier économique d’envergure. Nous nous émerveillons, à juste titre, devant cette mobilisation humaine sans équivalent. Pourtant, une question essentielle reste largement absente du débat : que faisons-nous réellement de la richesse créée par le Magal ?
Pendant quelques jours, Touba devient le cœur économique du Sénégal. Les flux financiers s’accélèrent, les échanges commerciaux explosent, les transports tournent à plein régime, les services se multiplient et les investissements privés s’intensifient. Selon les estimations de chercheurs de l’Université Alioune Diop de Bambey et de l’Université Cheikh Ahmadoul Khadim de Touba, cette dynamique représenterait près de 630 milliards de francs CFA de retombées économiques.
Ce chiffre ne doit pas seulement nous impressionner. Il doit nous interpeller.
Car une vérité s’impose : nous produisons une richesse considérable, mais nous ne la transformons pas encore suffisamment en patrimoine collectif.
L’enjeu du Grand Magal ne se limite plus à son organisation. Le véritable défi est désormais celui de la gouvernance économique de cette richesse.
Toutes les grandes métropoles du monde cherchent à attirer les flux de capitaux. Touba, elle, possède déjà cet avantage. Chaque année, des millions de personnes convergent naturellement vers la ville, accompagnées d’un immense mouvement de consommation, d’investissement et de solidarité. Peu de territoires disposent d’un tel capital économique spontané.
La question n’est donc plus de créer cette richesse.
La question est de savoir comment l’organiser.
Une économie qui circule sans stratégie profite toujours davantage à ceux qui savent la structurer. À l’inverse, un territoire qui maîtrise ses flux financiers construit son avenir sur des bases solides. Touba doit désormais franchir cette étape.
Il est temps de passer d’une économie de l’événement à une économie de l’investissement.
Cette transition exige une vision, des institutions adaptées et des outils financiers innovants. Elle suppose aussi une mobilisation collective autour d’un objectif simple : faire du Magal un accélérateur permanent du développement économique de Touba.
C’est dans cet esprit que je propose la création d’un Club des Investisseurs Mourides.
Je ne parle pas d’un cercle fermé réservé à quelques opérateurs économiques. J’imagine une plateforme stratégique capable de fédérer les entrepreneurs, les industriels, les investisseurs institutionnels, les membres de la diaspora, les banques, les fonds d’investissement et les partenaires internationaux autour d’une ambition commune : investir durablement dans Touba.
La communauté mouride dispose d’un réseau économique exceptionnel. Présente sur plusieurs continents, elle constitue l’une des diasporas entrepreneuriales les plus dynamiques d’Afrique. Pourtant, cette puissance reste encore fragmentée. Imaginez ce qu’elle pourrait accomplir si elle était structurée autour d’une stratégie d’investissement de long terme.
Mais il serait réducteur de limiter cette réflexion à la seule économie.
Le Grand Magal est devenu un puissant instrument de soft power. Chaque année, Touba accueille des représentants d’États, des diplomates, des chercheurs, des chefs d’entreprise et des délégations venues des quatre coins du monde. La cité exerce une influence qui dépasse désormais largement le cadre religieux.
Dans un contexte où les nations rivalisent par leur capacité d’influence autant que par leur puissance économique, Touba représente un atout stratégique pour le Sénégal.
Nous parlons souvent de diplomatie économique. Le Grand Magal en est déjà une expression concrète. Il attire, rassemble, crée des connexions et inspire confiance. Ce capital relationnel est une richesse aussi précieuse que les flux financiers qu’il génère.
Le Magal seul peut créer plus de 100.000 emplois par an.
Une telle opportunité mérite d’être saisie pour baisser le taux de chômage endémique des jeunes
Pourquoi ne pas faire du Magal le rendez-vous annuel des investisseurs africains ?
Pourquoi ne pas créer un Forum international de l’investissement et de l’innovation en marge des célébrations ?
Pourquoi ne pas réfléchir sur la création d’une zone industrielle permettant de capter les richesses produites par le Magal ?
Pourquoi ne pas mettre en relation les entrepreneurs mourides de la diaspora avec les jeunes porteurs de projets de Touba ?
Pourquoi ne pas imaginer un fonds d’investissement dédié aux projets structurants de la ville, alimenté par des contributions volontaires, des partenariats et des financements innovants ?
Pourquoi ne pas identifier les secteurs porteurs de croissance tels que l’élevage, l’agriculture, l’alimentation etc pour y injecter de l’argent pour promouvoir une économie endogène bénéfique à tous ?
Les propositions restent nombreuses…..
Ces réflexions relèvent d’une ambition pour tous ceux qui comprennent les enjeux de l’heure.
L’histoire nous enseigne que les territoires qui prospèrent sont ceux qui savent transformer leurs avantages naturels en avantages stratégiques.
Le Grand Magal est déjà une réussite spirituelle incontestable.
Il doit désormais devenir une réussite économique durable.
Ce n’est pas une remise en cause de sa vocation religieuse. C’est au contraire une manière de prolonger l’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, qui a toujours fait du travail, de l’autonomie économique et de la responsabilité collective des piliers de son enseignement.
La prochaine révolution de Touba ne sera ni démographique ni urbaine.
Elle sera économique.
Et cette révolution ne viendra ni de l’extérieur ni de la providence. Elle naîtra de notre capacité à penser autrement, à investir autrement et à transformer une richesse éphémère en prospérité durable.
L’avenir appartient aux territoires qui savent organiser leurs forces avant que d’autres ne les organisent à leur place.
Le Grand Magal nous offre chaque année une démonstration éclatante de notre puissance collective. Il est temps que cette puissance devienne également un modèle économique, un levier diplomatique et un héritage durable pour les générations futures.
Serigne Fallou Mbacke
Expert en Relations et Coopérations internationales