La société sénégalaise conçoit positivement la réalité de guide religieux . Cette acceptation s’explique par la nature de l’islam au Sénégal caractérisé par l’existence de plusieurs confréries . Or le schéma de la confrérie ou tarikha repose sur l’idéologie orthodoxe qui postule la légitimité du guide fondateur et l’acceptation de son leadership par la communauté des disciples.
Mais si la réalité de guide est solidement ancrée , sa notion et son rôle restent souvent mal compris du grand monde , même si les fondateurs des tarikhas , souvent ancêtres des guides actuels , ont défini leur identité et délimité le périmètre du rôle qu’ils estiment être le leur .
De ce point de vue , nous analyserons le comportement du guide religieux dans la société contemporaine et donnerons notre opinion sur ce que doit être son rôle . Dans cet exercice nous exposerons l’exemple que constitue Serigne Mame Mor Mbacke Mourtada.
La responsabilité est la conscience que le fait d’être investi de la mission de conduire ou de guider une communauté est une charge sacerdotale qui appelle l’éthique de responsabilité. Le porteur de cette charge voit alors l’étendue de ses devoirs et leur prégnance sur tout ce qui pourrait s’apparenter à des privilèges ou de la sinécure.
Cette perception lucide du leadership confine le porteur de la charge dans une espèce d’inquiétude philosophique permanente qui lui rappelle à chaque instant l’exigence d’exemplarité de tous les actes qu’il pose dans l’exercice de sa fonction. Cette exigence , du reste nécessaire dans toute forme de leadership , devient plus lourde lorsqu’il s’agit de gouvernance spirituelle. En effet la fonction de guide religieux est assortie d’une dimension de formation spirituelle des âmes qui va bien au delà des simples règles de conformité sociale. Ses orientations de pensée apostolique et d’action doivent être une référence pour la société, à fortiori la communauté à la tête de laquelle il se trouve. Le leadership spirituel s’apparente à la guidance , concept anglo-saxon ayant un sens souvent clinique et qui donc accentue le poids de la responsabilité du guide face à celle de la communauté guidée dont les erreurs ou les incartades pourraient lui être reprochées .
Comment comprendre dès lors l’utilisation du groupe nominal <chef religieux > pour désigner un guide religieux . L’adjectif qualificatif « religieux « est en réalité antinomique avec le substantif « chef « qui renvoie au concept de domination , concept absolument étranger au logiciel de la foi . En réalité cette bourde sémantique est suffisamment révélatrice d’une conception apocryphe du guide religieux perçu comme un détenteur de pouvoir. Une telle perception l’éloigne davantage de sa mission spirituelle.
Pour employer une métaphore , le porteur d’une charge finit toujours par se sentir soulagé lorsqu’il s’en débarrasse . La réalité est toute autre lorsque le leadership est considéré par le leader ou le guide comme un pouvoir ou un privilège , un portage au pinacle ou une installation dans une tour d’ivoire.
Or le propre du pouvoir est d’être un privilège qui peut même ressembler à un droit naturel , lorsqu’il s’exerce comme une contrainte sur des administrés. Le détenteur d’un pouvoir peut en abuser , jouir du prestige de son rang au lieu de sentir le poids moral de sa charge .
Mais puisqu’aucun pouvoir n’est éternel sauf celui de Dieu , tout détenteur de pouvoir est condamné à le perdre un jour. Abraham Lincoln l’avait si bien compris lorsqu’il disait : There is something fundamental in politics, what is up today is down tomorrow. ( littéralement : il ya quelque chose de fondamental en politique , ce qui est aujourd’hui au sommet est demain à terre .)
L’enseignement à tirer de cette double métaphore sur le leadership est qu’au regard de la finalité comme de la fin , il est plus avisé de se sentir responsable dans l’exercice du leadership , en le prenant comme un sacerdoce , comme une responsabilité qui implique forcément des devoirs et des contraintes , c’est à dire en ayant une vraie éthique de responsabilité .
Ce clin d’œil à la politique me permet de me prononcer sur la relation parfois incestueuse entre politique et leadership spirituel. Le projet de guide religieux est d’essence spirituelle . Sa finalité n’est donc pas politique. Ce qui ne veut pas dire que le guide religieux n’a pas d’opinion politique. Que si ! En tant que citoyen il peut se prononcer sur les problèmes de la cité et exprimer son choix politique par le vote comme tout le monde . Mais il ne saurait confondre le terrain sacerdotal et apostolique et celui politique sous peine de s’exposer aux effets nocifs de la partisanerie comme la désacralisation de son projet et le transfert en son sein des luttes et des querelles politiques. Le projet dont le but était de réunir , d’unir et de guider dans la foi deviendrait alors un espace de division et de conflictualité . Il convient donc de bien distinguer le projet sacerdotal du projet politique qui peut s’exercer , il est vrai dans le cadre d’autres situations comme celles d’un islam politique. Mais cette perspective n’est pas dans le champ de notre analyse d’aujourd’hui. Revenons donc à notre sujet.
La réflexion sur la dialectique responsabilité /pouvoir est une préoccupation constante du cheikh Mame Mor Mbacke qui ne cesse de rappeler , à coups de sermons , la nécessité pour les guides , notamment religieux, de prendre conscience de leur devoir spirituel et moral de considérer leur gouvernance comme relevant de la responsabilité et non d’un quelconque pouvoir.
De ce point de vue , ils doivent sans cesse adosser leurs comportements sur le socle de valeurs éthiques qui fonde la responsabilité.
Cette posture défendue et illustrée partout par le cheikh Mame Mor Mbacke , tel un leitmotiv, porte une conception claire de ce que doit être un guide religieux dont il semble faire un véritable portrait robot , portrait , du reste , très voisin du modèle prôné par Khadimou rassoul .
Un tel modèle postule l’oubli de sa personne et la tension permanente vers l’élévation spirituelle.
Cette vision du guidage, faite d’humilité , de valorisation du savoir, de responsabilisation des fidèles , de respect des prescriptions canoniques , mais aussi d’ouverture et de tolérance, projette une société du savoir et de la foi qui bouscule les habitudes traditionnelles en faisant émerger un nouveau type de leadership religieux respectueux des enseignements de khadimou rassoul avec de nouveaux disciples plus scrupuleux de ses exigences de savoirs et de dévotion. Cette conception s’inspire donc sans aucun doute du
modèle universaliste que Cheikh Ahmadou Bamba offre à l’humanité.
Tel doit être la Dah -wa , amplification de l’appel du prophète Mouhamad , psl , invitation à rejoindre les rangs de l’Islam par la diffusion du message coranique , sans contrainte, par la persuasion et par le savoir et dans la paix . Sous ce rapport on appréhende mieux la dimension internationale du cheikh Mame Mor Mbacke , non seulement dans la Umah , mais même au delà et surtout dans la nécessaire acceptation de la diversité des croyances et des opinions et son implication active dans ces problématiques. C’est ce qui explique sa rencontre historique avec le pape François en 2023 et les perspectives qu’elle ouvre dans les rapports entre les deux religions.
C’est sans doute cette dimension de l’homme que l’université du Minnesota a voulu magnifier en lui décernant le titre de docteur honoris causa le 28 juillet 2025 .
La conception d’un islam compris comme un continuum entre savoir , savoir-faire et savoir-être trouve une parfaite expression avec l’université Cheikh Ahmadou Bamba , produit de la vision et de la volonté du cheikh de promouvoir un enseignement équilibré alliant ces trois composantes .
L’image de l’imam ingénieur , du disciple médecin et du guide conscient de sa responsabilité, si chère au cheikh Mame Mor , préfigure la société musulmane mouride de demain . Il reste entendu qu’un tel modèle social ne peut être perçu que par des yeux exercés qui savent poser un regard lucide et prospectif sur les dynamiques sociétales . Le cheikh Mame Mor Mbacke fait partie de cette catégorie de visionnaires . En cela , il incarne le modèle vivant du nouveau guide religieux.
Cheikh gueye ,
inspecteur des impôts à la retraite
Expert fiscal
