Ousmane Sonko et la dette : la responsabilité d’une parole d’État
Dr. Cheikh NIANG
La crise de la dette au Sénégal n’est pas seulement une affaire de chiffres. Elle est aussi, et peut-être d’abord, une affaire de méthode, de vocabulaire et de responsabilité politique. Depuis le déclenchement de la séquence dite de la « dette cachée », un point mérite d’être rappelé avec force : le Sénégal n’a pas découvert soudainement, du jour au lendemain, un gouffre budgétaire totalement inconnu. Le cœur du problème réside largement dans un changement de périmètre de comptabilisation, avec une intégration plus large d’engagements parapublics et de dettes d’entreprises publiques dans l’appréciation de la dette publique globale, alors même que les standards internationaux encouragent effectivement une lecture plus consolidée du secteur public sur le long terme et selon une trajectoire progressive.
Ce point est essentiel, car il permet de distinguer deux choses que le débat public a trop souvent confondues : d’un côté, la nécessité d’améliorer la transparence et d’élargir progressivement le périmètre statistique de la dette ; de l’autre, la manière brutale, anxiogène et politiquement surchargée dont le nouveau régime a présenté ce basculement. Dans cette affaire, le problème n’a pas seulement été révélé : il a été fabriqué comme crise de perception. Et cette fabrication porte la marque directe d’Ousmane Sonko.
Une parole politique aux effets économiques
Lorsqu’un responsable public parle de « falsifications », de « manipulation » ou de « dette cachée » dans un pays exposé aux marchés, il ne livre pas une simple appréciation militante. Il envoie un signal de risque. Il alimente l’idée que l’État lui-même doute de la sincérité de ses comptes. Il suggère qu’il pourrait exister une zone d’ombre si grave que les partenaires doivent immédiatement réévaluer leur confiance. Les marchés, eux, n’attendent pas les notes méthodologiques : ils réagissent au signal.
L’image est simple. Quand quelqu’un se déclare galeux, personne ne commence par vérifier calmement s’il l’est vraiment ; l’entourage réagit d’abord à l’alerte elle-même. C’est exactement ce qui s’est produit avec le Sénégal. En se présentant lui-même, par la voix de ses plus hautes autorités, comme victime d’un scandale budgétaire de grande ampleur, le pays a créé un choc de réputation dont il continue de supporter le coût en termes de crédibilité, de financement et de marge de manœuvre.
Le Sénégal a mal séquencé une évolution pourtant défendable
Il faut être clair : élargir le périmètre de la dette pour mieux refléter les engagements parapublics n’est pas, en soi, une hérésie. Le FMI, comme d’autres institutions, pousse depuis des années vers une meilleure consolidation des comptes publics, vers davantage de traçabilité, et vers une meilleure prise en compte des passifs des entreprises publiques quand ils peuvent, en dernier ressort, retomber sur l’État.
Mais ce mouvement suppose une méthode. Il exige un calendrier, de la progressivité, des notes explicatives, une pédagogie publique, et surtout une distinction nette entre changement de périmètre, anomalie de déclaration, passif contingent et fraude avérée. C’est précisément cette discipline qui a manqué. Le Sénégal a donné le sentiment non pas d’organiser une convergence statistique, mais de proclamer un naufrage. Le FMI ne pouvait pas dire au Sénégal de ne pas intégrer cette dette parapublique, puisque la logique internationale va dans ce sens. En revanche, rien n’obligeait les autorités à transformer cette transition méthodologique en crise politique et réputationnelle.
C’est ici que la responsabilité de Sonko devient lourde. Il n’a pas seulement décrit une situation ; il l’a dramatisée. Il n’a pas simplement soutenu une réforme de transparence ; il en a fait une arme de rupture. Et ce choix n’a pas été neutre. Il a déplacé le sujet du registre technique vers le registre accusatoire, avec des effets que tout responsable d’État un minimum averti aurait dû anticiper.
L’argument de la “casquette politique” n’est pas recevable
Les propos récents d’Ousmane Sonko, laissant entendre que certaines de ses déclarations devaient être comprises comme celles d’un chef de parti plus que comme celles d’un chef de gouvernement, aggravent en réalité le problème au lieu de le résoudre.
Car si tel est le cas, alors il faut le dire sans détour : il a été irresponsable. On ne peut pas, sur un dossier aussi sensible que la dette publique, parler comme un tribun politique lorsque l’on sait que chaque mot engage la signature de l’État. On ne peut pas installer un narratif de rupture radicale, internationaliser l’idée d’un scandale budgétaire, contribuer à la déstabilisation de la perception du pays, puis expliquer après coup qu’il fallait interpréter cela dans un cadre politique. Quand on gouverne, la parole partisane cesse d’être innocente.
Cette tentative de dissociation entre le Sonko chef de parti et le Sonko chef de gouvernement est d’autant moins crédible qu’elle intervient après une longue séquence au cours de laquelle le même discours a été repris, martelé et assumé au plus haut niveau. Le dossier de la dette n’a pas été une saillie isolée. Il a été au contraire l’un des pivots du récit politique du nouveau régime, y compris dans ses rapports avec les partenaires et l’opinion.
Ceux qui ont soutenu ce récit engagent aussi leur crédibilité
La question ne concerne pas Sonko seul. Elle concerne aussi tous ceux qui ont accompagné, validé ou amplifié cette parole. Qu’il s’agisse du ministre de l’Économie présent lors de la fameuse conférence de presse, de responsables gouvernementaux ayant repris la thèse de la dette cachée, ou encore de l’actuel Premier ministre lorsqu’il s’est inscrit dans cette narration à plusieurs reprises, tous ont engagé leur crédibilité institutionnelle.
À ce niveau de responsabilité, il n’existe pas de refuge derrière la rhétorique. Soit ils savaient qu’il s’agissait d’un ajustement de périmètre qui exigeait prudence et pédagogie, et ils ont laissé prospérer un discours excessif ; soit ils ne le savaient pas, et cela pose un problème plus grave encore de maîtrise du dossier. Dans les deux cas, leur parole ne peut être traitée comme un simple commentaire politique. Elle a pesé sur la trajectoire du pays.
Le FMI a corrigé le vocabulaire, pas validé la mise en scène
La position du FMI doit être comprise avec précision. Beaucoup ont voulu y voir une confirmation mécanique du récit de Sonko. La réalité est plus subtile. Le Fonds a reconnu des problèmes sérieux de qualité des données, de déclaration et de transparence. Il a utilisé un langage plus technique, plus prudent, parlant notamment de “misreporting” ou de déclarations erronées, plutôt que de reprendre sans réserve le registre politique de la “falsification” ou du scandale généralisé.
Ce choix est logique. Le FMI ne pouvait pas rejeter le principe même d’un élargissement du périmètre de la dette publique, car cela contredirait les évolutions normatives qu’il soutient lui-même. Il devait donc accompagner la révision du cadre statistique. Mais accompagner la convergence ne signifie pas cautionner la brutalité de sa mise en récit. Ce que le FMI a, au fond, entériné, c’est la nécessité d’une meilleure transparence. Ce qu’il n’a jamais eu à valider, c’est la dramatisation politique qui a précédé et entouré cette transition.
Autrement dit, le FMI a dû gérer les conséquences d’un signal que le Sénégal lui-même avait déjà envoyé au monde. Une fois que les autorités d’un pays mettent en cause publiquement la lisibilité de leurs propres comptes, une institution comme le FMI ne peut pas faire comme si rien ne s’était passé. Elle ajuste son langage, elle encadre, elle vérifie, elle exige des correctifs. Mais le mal réputationnel initial, lui, a déjà été produit.
Une responsabilité politique pleine et entière
Au fond, le dossier de la dette révèle moins une vérité économique simple qu’une faute de gouvernement. Le nouveau régime aurait pu conduire une transition méthodologique ordonnée, progressive, documentée, avec publication d’états consolidés, pédagogie sur les actifs financés, calendrier de convergence et lexique précis. Il a préféré la dénonciation, l’effet de choc et la montée en généralité. En cela, Ousmane Sonko porte une responsabilité personnelle majeure dans l’évolution défavorable du dossier.
Le Sénégal avait besoin d’une clarification comptable ; il a reçu une mise en scène accusatoire. Il avait besoin d’une convergence méthodologique ; il a eu un choc de réputation. Il avait besoin d’un discours de stabilisation ; il a eu un récit inutilement alarmiste. C’est là, et d’abord là, que réside l’irresponsabilité de Sonko. Et c’est pourquoi il n’est plus possible de présenter cette séquence comme une simple querelle de vocabulaire. C’est une faute politique aux conséquences économiques durables.
Dr. Cheikh NIANG
Expert en Finance
