Je demande la clémence pour Reug Reug.
Je le fais avec une conviction particulière : Reug Reug est de mon village, Thiaroye-sur-Mer.
Je connais cette terre et son histoire. Je connais surtout le lien presque charnel qui unit ce village à la lutte sénégalaise.
Reug Reug n’est pas devenu lutteur par hasard. La lutte est dans son sang.
Son père, ses oncles, son grand-père Modou Kane furent de grands lutteurs. J’ai connu Ndiatteh, son oncle maternel, lui aussi excellent lutteur. Et je ne parlerai même pas de Papa Kane, frère de son propre père, champion national bien connu.
Thiaroye-sur-Mer est l’un des berceaux de la lutte sénégalaise.
J’ai vu combattre, aux arènes Sambaye Sall, plusieurs de ces champions qui ont fait vibrer notre jeunesse : Bécaye 2, Modou Diène dit Ray Sugar, Treize Ndir, Seyni Mbaye Ndiaye et tant d’autres.
J’étais encore très jeune lorsque Modou Kane affronta Falang Ndiaye de Diender. Ce combat appartient davantage à la mémoire de l’histoire de la lutte de notre village qu’à mes souvenirs personnels.
En revanche, je me souviens avoir vu son grand-père, déjà avancé en âge, retourner dans l’arène pour affronter sur le tard un redoutable lutteur sérère.
Le combat ne s’était d’ailleurs pas bien terminé pour lui.
Cette image me revient aujourd’hui.
Parce qu’elle dit quelque chose de cette famille : chez les Kane, la lutte n’est pas seulement une profession. C’est une histoire, une passion, presque une seconde nature.
Alors, lorsque je regarde aujourd’hui Reug Reug, je ne vois pas un truand.
Je vois un jeune champion qui a grandi dans cet univers, qui s’est battu pour atteindre les sommets et qui est devenu champion du monde de MMA.
Je ne connais pas tous les éléments de l’affaire qui le concerne et je ne veux surtout pas me substituer à la justice. Mais je veux demander une chose : de la mesure et, si les circonstances le permettent, de la clémence.
Car il est possible de trébucher.
Reug Reug a beaucoup voyagé. Il a changé de dimension. Il a rencontré de nouveaux milieux, de nouvelles personnes, des gens dont il ne connaissait peut-être ni les codes ni les intentions.
Dans ces univers, les véritables caïds savent repérer les jeunes champions, leur proximité avec l’argent, leur notoriété et parfois leur innocence.
Il suffit parfois d’une mauvaise rencontre pour se retrouver dans une histoire qui vous dépasse.
Cela ne fait pas nécessairement de vous un truand.
Et je veux le dire avec force : Reug Reug n’est pas, à mes yeux, un truand.
C’est un lutteur.
Un enfant de Thiaroye-sur-Mer.
Un champion qui a porté le nom du Sénégal jusqu’au sommet du MMA.
Un jeune homme qui a encore toute une vie devant lui.
Je ne demande pas que l’on ferme les yeux sur ce qui lui est reproché. Je demande que l’on n’enferme pas un homme dans une affaire, surtout lorsqu’il s’agit, à ma connaissance, d’une première incursion dans ce type d’histoire.
Une erreur, même grave, ne devrait pas nécessairement devenir une identité.
Il faut laisser à Reug Reug la possibilité de s’expliquer, de répondre de ses actes s’il le faut, de comprendre ce qui lui est arrivé et, surtout, de se relever.
Parce que je reste convaincu d’une chose :
son destin n’est pas celui des truands.
Son destin, c’est la lutte.
Et quel destin !
Reug Reug est aujourd’hui l’un de nos grands champions. Il peut encore devenir le prochain roi des arènes. Il peut encore offrir au Sénégal de grandes heures de lutte.
Alors, pourquoi assombrir définitivement son chemin ?
Pourquoi tuer le champion alors qu’il est encore temps de le sauver ?
Ne tuons pas le champion Reug Reug.
Donnons-lui une chance.
Donnons une chance au jeune homme derrière le champion.
Donnons une chance à celui qui porte dans ses veines l’histoire d’une famille de lutteurs et, avec elle, une part de l’histoire de Thiaroye-sur-Mer.
Car lorsque Reug Reug entre dans l’arène, ce n’est pas seulement un homme qui lutte.
C’est tout un village qui se reconnaît en lui.
Et c’est peut-être aussi, demain, toute une génération de lutteurs sénégalais qui attend de lui qu’il poursuive son destin.
Ne tuons pas le champion.
Babacar Diagne
Journaliste, ancien Ambassadeur
Commandeur de l’Ordre national du Lion
