La lecture de la magistrale monographie rédigée par Harouna Amadou LY, alias Haroun Rassoul, résonne en moi comme un appel au rassemblement des consciences. Je tiens, avant toute chose, à lui adresser mes plus vives félicitations et ma profonde gratitude.
Par la justesse de son analyse et la rigueur de sa plume, il vient de poser une pierre angulaire dans un combat que je mène depuis des décennies : celui d’arracher l’œuvre de Majhemout Diop et l’histoire du Parti Africain de l’Indépendance (PAI) aux griffes de l’oubli, pour les restituer aux générations actuelles et futures.
Ce devoir de mémoire n’est pas, pour moi, un simple exercice intellectuel ou une coquetterie d’historien. Il est un impératif moral, viscéral. Il est le serment d’un fils à l’homme qui l’a couvé et forgé.
Mon père biologique, Ndiaga Sylla, m’a été arraché le 21 janvier 1971, le jour même de mes cinq ans. Le vide immense laissé par cette absence m’a très tôt obligé à chercher un sens plus vaste à l’existence. Cet éveil, cette quête de repères, a trouvé son point d’ancrage en 1978, à la Bourse du Travail de Thiès, cette ville rebelle et ouvrière. J’avais douze ans lorsque la voix de Majhemout Diop m’a interpellé avec cette prophétie bienveillante : « Laissez les enfants venir à nous, c’est la graine de demain ! ». Ce jour-là, le père fondateur de la gauche sénégalaise devenait pour moi un père spirituel et politique. Deux années plus tard, le 25 février 1980, j’adhérais formellement au PAI.
Auprès de lui, et dans la ferveur militante de ces années décisives, j’ai été forgé à l’aune d’un triptyque qui demeure, aujourd’hui encore, la seule boussole valable pour notre nation :
MOM SA REEW (L’Indépendance véritable, celle qui brise les chaînes de la dépendance économique)
BOKK SA REEW (La République comme bien commun, le partage équitable de nos richesses)
DEFAR SA REEW (Le Développement par le travail acharné et l’abnégation)
Faire connaître Majhemout Diop aujourd’hui, c’est offrir à notre jeunesse une clé de lecture indispensable pour discerner le vrai du faux, l’authentique de l’opportuniste. Nous assistons, à la faveur des conjonctures électorales, à l’émergence bruyante d’un « patriotisme du tiroir ». Ce patriotisme-là est un artifice : on le sort à l’approche des scrutins, on le brandit dans les manifestations comme un slogan creux, puis on le range sitôt les ambitions personnelles satisfaites. Il est déraciné, colporté, souvent importé.
À ce simulacre, il nous faut opposer le legs du PAI : le patriotisme du terroir. Celui-ci ne s’invente pas sur les estrades ; il s’enracine dans la terre de Lat Dior et d’Alboury. Il est irrigué par la sueur des cheminots de Thiès en 1938 et 1947, par le sang des martyrs de la répression coloniale et néocoloniale, par les larmes des exilés et la résistance opiniâtre des militants de l’ombre. Le patriotisme du terroir est une éthique de la conviction, une exigence d’émancipation qui lie indissolublement le sort du Sénégal à celui de l’Afrique tout entière.
Majhemout Diop ne s’est jamais trompé de combat. Lorsqu’il me disait, avec la fulgurance qui le caractérisait, que « chaque organisation qui naît s’autoproclame « opposition » sans jamais préciser pourquoi elle s’oppose et à quoi elle est opposée », il pointait déjà du doigt la vacuité idéologique qui gangrène tant de mouvements contemporains. Il nous a enseigné que la politique n’est pas la gestion des ambitions, mais la transformation radicale des structures de domination.
Cette transformation ne fut pas l’œuvre d’un seul homme, aussi exceptionnel fût-il. Majhemout Diop fut le premier de cordée d’une cohorte de héros anonymes et de combattants infatigables. Aujourd’hui, ma pensée, pieuse et militante, se tourne vers ces figures tutélaires, ses compagnons de lutte qui ont sacrifié leur jeunesse, leur liberté et parfois leur vie pour que l’idéal survive à la clandestinité.
Je veux nommer ici, pour que l’histoire s’en souvienne : Bara Goudiaby, Balla Ndiaye, Charles Gueye, Kalidou Sarr, Elhadji Babacar Cissé, Moussa Kane, Ibrahima Thioub, Demba Ndiaye, Thioumbe Samb, Adama Diallo, le Permanent, Ibou Diallo, Kalidou Sow, Siaka Sané, Henry Mendy, Baye Ndiaye, Mapathé Ndiaye, Aziz Diagne, Masseck Birane Seck, Makkane Kane, Cheikh Seydi Aboubekr Mbengue, Brahim Diop, Meïssa Touré, Alioune Touré, Saliou Sarr et Brahim Sarr. Harouna Amadou Ly a bien énuméré les premiers compagnons de Majh. Mon hommage va tout aussi profondément aux innombrables et vaillants militants du M.E.E.P.A.I. (Mouvement des Élèves et Étudiants du Parti Africain de l’Indépendance), cette jeunesse incandescente qui fut le fer de lance de la lutte anti-impérialiste.
Je garde au fond de mon âme le souvenir impérissable de ma dernière visite à Majhemout Diop, dans sa retraite de Ngor. Je lui avais alors rappelé ses propres mots, prononcés en 1982 : « Le PAI est l’âme immortelle de notre peuple que rien ne peut et ne pourra effacer sur cette terre… Le PAI n’est pas pressé, il est sûr qu’en suivant le chemin qu’il s’est tracé la victoire est au bout du chemin. »
Je lui avais ajouté, avec la gravité d’un serment : « C’est notre conviction, mais c’est nous qui avons la responsabilité historique de le faire triompher physiquement. »
Il m’a alors regardé et m’a accordé son ultime bénédiction : « Je te crois ! »
Ces trois mots sont mon héritage et ma croix. Ils sont l’injonction faite à notre génération. L’heure grave a sonné, celle où il faut sauver la terre des aïeux pour que la vague de honte n’éclabousse ni les générations mortes, ni celles à venir. Le patriotisme du terroir triomphera, car l’âme du PAI veille, immortelle et invincible.
Talla SYLLA
