Face aux députés, le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo a présenté, mardi 8 septembre 2026, sa Déclaration de politique générale, placée sous le signe de la continuité dans la vision Sénégal 2050, mais avec une «nouvelle méthode». Redressement des finances publiques, traitement de la dette, reprise du dialogue avec le FMI, réforme de l’administration, justice, souveraineté énergétique et alimentaire : le chef du gouvernement a livré une feuille de route particulièrement ambitieuse. Il a également livré une charge à peine voilée contre la gestion du dossier Yakaar-Teranga, évoquant un manque à gagner de 55 millions de dollars pour l’État.
Devant l’Assemblée nationale réunie en séance extraordinaire, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo a voulu donner le ton de son action gouvernementale : maintenir le cap tout en changeant de méthode. Dans une longue déclaration de politique générale, le Premier ministre a défendu la continuité de la vision portée par le référentiel Sénégal 2050, tout en affirmant la nécessité de corriger les insuffisances constatées dans la conduite de l’action publique.
S’adressant notamment aux Sénégalais confrontés aux difficultés économiques et sociales, il a placé son intervention sous le signe de la responsabilité et de l’urgence. Le Premier ministre a évoqué une population vulnérable estimée à près de 8 millions de personnes, soit environ 40 % de la population, avant de décliner les principaux défis auxquels le pays doit faire face : chômage des jeunes, précarité, coût de la vie, inondations, difficultés du monde rural, situation des retraités et insuffisances des services publics.
Un État confronté à une situation financière difficile
Le premier grand chantier annoncé concerne le redressement des finances publiques. Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo a rappelé le poids de la dette publique, estimée à environ 132 % du PIB à fin 2024, pour un encours dépassant 23 500 milliards de FCFA, ainsi que la réévaluation du déficit budgétaire à 13,7 % du PIB.
Pour le chef du gouvernement, le Sénégal doit désormais retrouver des marges de manœuvre financières tout en évitant de sacrifier les dépenses sociales et l’investissement productif.
Le programme « Jubbanti Koom », lancé pour la période 2025-2028, doit constituer l’un des instruments de cette stratégie, avec une ambition financière annoncée de 6 166 milliards de FCFA. Le gouvernement entend parallèlement renforcer la mobilisation des recettes fiscales et douanières, réduire les exonérations, améliorer le recouvrement et rationaliser les dépenses publiques.
Dette : le gouvernement mise sur un réaménagement en profondeur
L’un des points forts de la DPG reste le Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS). Annoncé le 1er septembre 2026, ce dispositif vise à restaurer la soutenabilité de la dette, à renforcer la confiance des investisseurs et à préserver la stabilité du système financier de l’UMOA.
Le mécanisme devrait notamment reposer sur un allongement significatif des maturités et une réduction du coût moyen de la dette. Le gouvernement espère également obtenir l’appui du FMI, de la Banque mondiale, des créanciers officiels et des banques multilatérales de développement.
L’objectif affiché est de finaliser le processus au quatrième trimestre 2026.
FMI : le retour dans le cadre d’un nouveau programme
Le Premier ministre a également confirmé la reprise des discussions avec le Fonds monétaire international. Un accord au niveau des services du FMI a été trouvé le 1er septembre 2026.
Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo veut faire de ce nouveau cadre un instrument au service de la stabilité macroéconomique, de la soutenabilité de la dette, de la protection sociale et du développement du secteur privé.
Le gouvernement entend notamment agir sur les subventions, les recettes fiscales, les dépenses publiques, la gestion de la dette et l’efficacité de l’investissement.
Subventions énergétiques : la réforme se fera progressivement
Sur la question particulièrement sensible de l’énergie, le Premier ministre a annoncé une réduction progressive et ciblée des subventions, actuellement évaluées à environ 800 milliards de FCFA.
Selon lui, 65 % de ces subventions bénéficient aux 20 % des ménages les plus riches. Le gouvernement veut donc mieux cibler les bénéficiaires et protéger en priorité les populations vulnérables.
La réforme devra notamment préserver le butane destiné aux usages domestiques, tandis que les subventions à l’électricité devraient être davantage orientées vers les faibles niveaux de consommation et les ménages bénéficiant du tarif social.
L’ambition est de ramener, à l’horizon 2029, les subventions énergétiques totales à moins de 1 % du PIB par an.
Yakaar-Teranga : le Premier ministre pointe une perte de 55 millions de dollars
Mais c’est sans doute sur le dossier Yakaar-Teranga que la déclaration de politique générale a pris une tournure particulièrement politique.
Évoquant la souveraineté énergétique et la gestion des ressources pétrolières et gazières, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo a estimé que le Sénégal avait subi un manque à gagner d’environ 55 millions de dollars, correspondant à des indemnités qui auraient dû être perçues à l’échéance normale du contrat, en juillet 2026.
Une déclaration accompagnée d’une interrogation lourde de sous-entendus : « À quoi bon donc se précipiter pour reprendre un actif qui vous serait revenu naturellement trois mois après ? »
Le chef du gouvernement semble ainsi mettre en cause la précipitation ayant entouré la reprise du permis, en laissant entendre que l’État aurait pu attendre l’échéance contractuelle et récupérer l’actif dans des conditions financières plus favorables.
Le gaz de GTA pour alimenter Senelec dès 2027
Dans le même registre, le gouvernement entend accélérer l’exploitation domestique des ressources gazières. Le Premier ministre a annoncé que le gaz naturel liquéfié issu du projet GTA devrait être réceptionné par Senelec à partir de janvier 2027, conformément à l’obligation de fourniture destinée au marché national.
L’objectif est de réduire le coût d’approvisionnement de Senelec et, à terme, de contribuer à une baisse du coût de l’électricité.
La compagnie nationale devrait également être restructurée autour d’un groupe intégré, comprenant notamment des pôles dédiés à la production, au transport, à la distribution-commercialisation et à la chaîne gazière.
Justice, contrats et récupération des avoirs publics
Autre axe majeur : la restauration de l’autorité de l’État et le renforcement de l’État de droit.
Le Premier ministre a rappelé que l’audit de la Cour des comptes sur les finances publiques avait été transmis au pôle judiciaire financier et que plusieurs enquêtes avaient été ouvertes.
Il a également annoncé la poursuite de la revue des contrats dans les secteurs des hydrocarbures, des mines, de l’énergie, de l’eau et des infrastructures. Une trentaine de conventions minières seraient concernées par le processus de renégociation.
Le gouvernement entend toutefois distinguer la défense des intérêts nationaux de toute remise en cause systématique de la sécurité juridique des investisseurs. « Ni brutalité, ni naïveté », a résumé le Premier ministre.
Réformes institutionnelles et nouveau cycle électoral
Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo a également annoncé plusieurs réformes institutionnelles, avec notamment une révision constitutionnelle, une réforme de la Cour constitutionnelle, un nouveau Code électoral et un nouveau Code des partis politiques.
Il a confirmé le calendrier électoral prévisionnel, avec les élections territoriales en 2027, puis les élections présidentielle et législatives en 2029.
Sur le front social, le gouvernement prévoit par ailleurs de relancer le dialogue avec les organisations patronales et syndicales et d’élaborer de nouveaux Codes du travail et de la sécurité sociale.
Souveraineté alimentaire : produire davantage et transformer localement
Dernier pilier de cette feuille de route : la souveraineté alimentaire. Le gouvernement veut renforcer la mécanisation, l’accès à l’eau, les coopératives agricoles, les agropoles et la transformation des productions locales.
À l’horizon 2029, l’exécutif vise notamment une couverture de 64 % des besoins nationaux en riz, 114 % pour la pomme de terre, 100 % pour l’oignon et 96 % pour la viande.
Dans les mines également, le gouvernement entend favoriser la transformation locale, renforcer la participation nationale et mieux encadrer l’exploitation des ressources.
Au-delà des chiffres et des annonces, la DPG d’Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo se veut donc celle d’un État qui cherche à reprendre la main sur ses finances, ses ressources naturelles et ses politiques publiques. Le Premier ministre revendique la continuité du projet Sénégal 2050, mais annonce clairement un changement de méthode : moins de dépenses sans impact, davantage de discipline, de contrôle, de performance et de souveraineté.
Reste désormais à transformer cette ambitieuse feuille de route en résultats concrets, dans un contexte économique et social particulièrement contraint.
Abdou Latif NDIAYE
