Chez nous, on juge une marmite avant même de l’ouvrir. Si l’odeur qui s’en échappe est bonne, la cuisinière peut être tranquille : le plat sera bon. Le nez ne se trompe presque jamais. C’est un savoir populaire, et c’est accessoirement un principe d’économie politique — les marchés, comme les convives, se forment une opinion bien avant d’avoir goûté.
Le 8 septembre, devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo a soulevé le couvercle. Il l’a fait avec méthode, avec des chiffres, et avec une franchise que ses prédécesseurs immédiats n’avaient pas toujours eue — il faut le reconnaître, et je le reconnais volontiers. Mais l’odeur qui est montée de cette marmite n’a rassuré personne, et il vaut mieux dire pourquoi maintenant qu’au moment de passer à table.
Le feu n’a pas pris tout seul
On voudrait nous faire croire que cette crise nous est tombée dessus, comme une mauvaise saison des pluies. Elle a pourtant deux auteurs et deux moments, et ni l’un ni l’autre ne relèvent de la fatalité.
Le premier est un mot. En septembre 2024, le Premier ministre d’alors dénonce publiquement des « falsifications » et un « mensonge d’État » sur les comptes publics. Le rapport définitif de la Cour des comptes ne paraîtra que cinq mois plus tard, en février 2025 — et il ne validera jamais ce vocabulaire. Il documente des anomalies, des écarts, des limites de périmètre ; il n’établit pas formellement de fraude délibérée. La nuance paraîtra byzantine à qui n’a jamais fréquenté une salle de marché : dans le langage des institutions financières, une « erreur de déclaration » relève de la méthode, une « falsification » relève du pénal. Le FMI a retenu le premier terme. Nos autorités ont choisi le second. Et les marchés, eux, n’ont pas attendu cinq mois pour trancher : dès octobre 2024, Moody’s dégradait. Puis à nouveau. Puis encore. Le Sénégal a perdu l’accès aux marchés internationaux, et le programme du FMI a été suspendu, retardant près de 400 millions de dollars de financements prévus. Le vide créé par l’accusation, les investisseurs se sont empressés de le remplir — avec leurs propres chiffres, souvent plus alarmistes que la réalité.
Le second est une gestion de trésorerie, et c’est le plus grave, parce que le plus durable. Privé de financement extérieur, le Trésor s’est rabattu massivement sur le papier court du marché régional. La durée moyenne de nos emprunts est tombée autour de deux ans et demi, quand notre dette extérieure court sur plus de huit ans. Les taux consentis sont passés d’environ 5 % à plus de 7 %. La charge d’intérêts a grimpé de quelque 250 milliards par an — de quoi construire 250 collèges ou équiper 500 centres de santé — et le service de la dette pour 2026 approche 8 800 milliards, presque le double de 2024. Surtout, nos échéances se sont massées sur deux exercices, 2026 et 2027. Ce mur n’existait pas avant avril 2024. Il a été bâti après, franc par franc, adjudication après adjudication. Et c’est lui, aujourd’hui, qui nous conduit au Cadre commun du G20.
*Un mot a fermé les marchés ; une gestion de trésorerie a bâti le mur. L’encours, ils en ont hérité. Le calendrier, ils l’ont créé*.
*Le cuisinier a changé d’avis sur la recette, mais pas sur le menu*
Il faut maintenant dire l’essentiel, qui est aussi le plus embarrassant pour le pouvoir. Pendant des années, le recours au FMI fut présenté comme une soumission néocoloniale, et la souveraineté financière comme l’alternative crédible et fière. Une fois aux affaires, le même camp célèbre un accord de 2,2 milliards de dollars, et son chef de gouvernement concède devant les députés que « le financement endogène ne se décrète pas ». Ce n’est pas une nuance technique : c’est l’abandon du postulat sur lequel toute la politique économique de ce régime a été construite.
Il faut y ajouter la liste d’infrastructures annoncée le 8 septembre — réseau gazier national, hub minier, lignes ferroviaires, hôpitaux régionaux, blocs d’hydrocarbures appelant cinq à dix milliards de dollars. Aucun instrument autre que l’endettement extérieur et le partenariat public-privé ne peut financer cela. C’est-à-dire exactement les instruments dont on a fait le procès pendant deux ans, et qui avaient produit les actifs ensuite comptabilisés, sans leur contrepartie, comme une « dette cachée ». Le discours était populiste, la réalité est arithmétique, et c’est le pays qui a payé l’écart entre les deux.
Or voici le paradoxe : la recette est désavouée, et l’on garde le plat. Le Plan de redressement économique et social devait nous relever sur nos propres ressources ; en août 2026, il avait mobilisé 173 milliards pour un objectif de 303,3 milliards. Cinquante-sept pour cent. Face à un écart de 43 % sur son hypothèse centrale, l’exécutif annonce que « le cap sera maintenu » et que seule « la méthode sera revue ». Mais l’écart ne vient pas de la cuisson : il vient des ingrédients, qui n’étaient pas dans le placard. On ne corrige pas un plat raté en gardant la recette et en changeant de casserole.
Ce qu’il y a vraiment dans la marmite
Regardons alors le contenu, puisque c’est lui qui décide du goût.
Les subventions énergétiques appelées à disparaître pèsent 800 milliards par an. La compensation annoncée est de 70 milliards, l’enveloppe des bourses de sécurité familiale passant de 70 à 140 milliards. Un franc rendu pour onze prélevés. Le diagnostic sur les subventions est juste — 65 % du montant profite aux 20 % de ménages les plus aisés — et il fallait du courage pour l’énoncer devant l’Assemblée. Mais un diagnostic juste ne fait pas à lui seul une politique juste, et il y a plus grave que l’écart : il y a le calendrier. Le franc rendu n’arrive qu’en 2027, quand le prélèvement, lui, s’exerce dès 2026. Rapporté au million de ménages ciblés, il représente moins de 12 000 francs par mois — un chiffre que la déclaration s’est bien gardée d’énoncer, et qui dit pourtant exactement ce que ce dispositif pourra amortir et ce qu’il ne pourra pas.
Les entreprises, elles, ne sont même pas à table. L’État doit 1 956 milliards à des fournisseurs sénégalais qui ont livré ; plus de 5 400 réclamations ont été recensées, 2 400 dossiers déclarés prioritaires, et l’enveloppe annoncée en couvre 15 %, sans échéancier publié pour le reste. Rien d’autre ne leur est destiné : ni dispositif de trésorerie d’urgence, ni garantie bancaire adossée aux créances sur l’État, ni compensation entre dettes fiscales et créances publiques. C’est incompréhensible, car payer ses fournisseurs est la relance la plus efficace et la plus juste dont dispose un État sans marge budgétaire : elle reconstitue la trésorerie des PME, assainit les portefeuilles bancaires, évite les faillites en chaîne, et ne crée aucune dette nouvelle puisque la dépense est déjà engagée. Une entreprise qui attend depuis deux ans n’a pas besoin d’un principe. Elle a besoin d’une date.
Quant au périmètre de notre dette, on nous demande de faire confiance sans regarder. Le Plan de traitement a été lancé le 1er septembre ; la déclaration du 8 est restée muette sur son contenu. Le calendrier de la négociation avec nos créanciers ne dépend pas de Dakar — mais notre propre transparence, si. Tant que le périmètre n’est pas borné, chaque rumeur devient un événement de marché et se paie en points de base sur toute la courbe. L’Eurobond 2028 l’a montré dès le 1er septembre : un pic de ventes inédit, puis une correction de plus de huit centimes sur le titre. L’ambiguïté n’est pas une position de négociation ; c’est une taxe que nous nous prélevons à nous-mêmes.
Le menu est somptueux, la cuisine est vide
Reste le plus troublant, qui figurait dans le même discours. D’un côté, ce constat brut : vingt-cinq francs sur cent de recettes absorbés par les seuls intérêts de la dette. De l’autre, un Dakar Millenium Center à 500 milliards, 30 000 logements par an, quatre hôpitaux régionaux, un réseau gazier, un hub minier, de nouvelles lignes ferroviaires.
De deux choses l’une. Ou bien ces projets sont financés, et il faut dire par qui, à quelles conditions, avec quel effet sur notre encours de dette et sur nos engagements hors bilan — car un partenariat mal structuré est de la dette qui ne dit pas son nom. Ou bien ils ne le sont pas, et les énumérer devant les députés au moment précis où l’on demande aux ménages d’accepter un ajustement dilapide la seule ressource dont ce gouvernement ne dispose plus en abondance. On ne peut pas invoquer la vérité des chiffres pour juger le passé et la promesse pour financer l’avenir.
*Servir bientôt, servir juste*
Une bonne marmite ne se juge ni au bruit du couvercle, ni à la longueur du menu affiché à l’entrée. Elle se juge à ce qu’on y a mis, et à l’heure à laquelle on compte servir.
Celle-ci contient un plan exécuté à 57 %, un ajustement qui arrive une année entière avant sa compensation, près de deux mille milliards d’ardoise chez les fournisseurs, et un périmètre de dette que l’on refuse encore de nous montrer. Le cuisinier est compétent, personne n’en doute, et sa franchise sur l’état des stocks tranche heureusement avec le silence de ceux qui l’ont précédé. Mais il continue de suivre une recette dont il vient lui-même de reconnaître qu’il n’a pas les ingrédients.
*Nous n’avons plus les moyens d’un plat raté. Ni le temps d’un second service*.
Dr Cheikh NIANG, PhD, CFA
Expert en finance — Membre de la Société d’économie politique
