Ce qui se passe aujourd’hui à l’Assemblée nationale doit interpeller tous les démocrates sénégalais.
Le Parlement devrait être, par excellence, le lieu du débat contradictoire, du contrôle de l’action publique et de l’expression de toutes les sensibilités de la Nation. Or, les tensions répétées dans l’hémicycle, les controverses autour du Règlement intérieur et les restrictions de parole dénoncées par plusieurs députés de l’opposition donnent le sentiment préoccupant que la force du nombre tend parfois à prendre le pas sur les exigences du débat démocratique.
PASTEF dispose d’une large majorité parlementaire. C’est le choix des électeurs et il doit être respecté.
Mais une majorité parlementaire, aussi large soit-elle, n’est pas au-dessus des règles constitutionnelles, législatives et réglementaires qui organisent le fonctionnement de l’Assemblée nationale.
Elle peut voter les lois. Elle peut exercer les prérogatives que lui confère sa majorité. Elle peut soutenir et mettre en œuvre, dans le respect de la Constitution et des lois, le programme pour lequel elle a été élue.
Mais elle ne peut considérer l’Assemblée nationale comme sa propriété, ni l’opposition comme une simple présence tolérée.
Une opposition minoritaire en nombre ne doit jamais devenir une opposition mineure en droits.
Le courage de ceux qui défendent le débat parlementaire
C’est pourquoi je veux saluer les députés qui, malgré un rapport de forces largement favorable à la majorité, continuent d’exercer pleinement leur mission de contrôle.
Je veux particulièrement saluer le courage de Thierno Alassane Sall.
Son intervention récente mérite d’être remarquée. En défendant son droit à la parole et celui des députés à aborder les sujets qu’ils estiment relever de leur mission de contrôle, il a rappelé une chose essentielle : la parole d’un député ne lui est pas concédée par la majorité ; elle procède du mandat que lui ont confié les citoyens.
On peut être en désaccord avec ses positions. Mais lorsqu’un parlementaire refuse que le débat contradictoire soit affaibli, il défend une prérogative qui dépasse sa propre personne : il défend le Parlement.
Je veux également saluer Abdou Mbow, Aïssata Tall Sall, Pape Djibril Fall, Tafsir Thioye, ainsi que tous les députés de l’opposition qui continuent, chacun avec sa sensibilité, à questionner, contester et exercer leur mission de contrôle.
Fonds spéciaux : confidentialité ne signifie pas absence de contrôle
La controverse autour des fonds spéciaux illustre parfaitement l’importance de ce débat.
Il s’agit de deniers publics. Leur régime, leur finalité et les modalités de leur contrôle constituent donc des questions légitimes pour la représentation nationale.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes les informations relatives à ces dépenses doivent être rendues publiques.
Certaines dépenses liées notamment à la sécurité, à la défense ou au renseignement peuvent légitimement exiger la confidentialité.
Mais le principe doit être clair :
le caractère sensible de certaines dépenses peut justifier des modalités particulières de contrôle et de confidentialité ; il ne saurait toutefois supprimer tout contrôle parlementaire.
Le secret nécessaire à la protection de certains intérêts de l’État ne saurait signifier l’absence de contrôle par la représentation nationale.
L’argent public demeure de l’argent public.
Préserver nos institutions
Cette crispation institutionnelle intervient, en outre, dans un contexte économique et social qui appelle responsabilité, stabilité et confiance.
Les Sénégalais attendent des réponses sur leur pouvoir d’achat, l’emploi, l’avenir de la jeunesse, les difficultés des entreprises et les perspectives économiques du pays.
Le Sénégal ne peut pas se permettre d’ajouter aux difficultés économiques et sociales une fragilisation du fonctionnement de ses institutions démocratiques.
Nous avons besoin d’un Parlement fort, d’une majorité consciente de ses responsabilités et d’une opposition pleinement respectée dans ses droits.
J’en appelle aux consciences républicaines
J’en appelle aux citoyens, à la société civile, aux juristes, aux universitaires, aux médias et à toutes les forces vives de la Nation.
J’en appelle également à tous les partis d’opposition soucieux de l’avenir du Sénégal.
Nos différences politiques ne doivent jamais nous empêcher de nous retrouver lorsqu’il s’agit de défendre l’essentiel : la République, l’État de droit, le respect des institutions, les droits de l’opposition et la liberté du débat parlementaire.
Aujourd’hui, PASTEF est majoritaire. Demain, une autre formation politique pourra l’être.
C’est précisément pourquoi les règles doivent être défendues indépendamment de celui qui détient momentanément la majorité.
Aux députés de l’opposition qui continuent ce combat, je veux dire : tenez bon. Continuez à parler, à questionner et à contrôler.
Car lorsqu’on affaiblit la parole d’un député dans l’hémicycle, c’est une part de la voix du peuple sénégalais que l’on affaiblit.
Une majorité gouverne.
Une opposition contrôle.
Et la démocratie exige que chacune puisse pleinement exercer son rôle.
Abdoulaye Wilane
Porte-parole du Parti Socialiste
