Routes dégradées, poussière, embouteillages et risques sanitaires : le Dr Abdou Diouf plaide pour un Conseil interministériel sur la gouvernance des corridors.
Une ville prise au piège du transit des marchandises
Kaolack suffoque. Carrefour stratégique du commerce national et sous-régional, la capitale du Saloum subit aujourd’hui les conséquences préoccupantes d’une politique d’infrastructures dont les différents maillons ne sont pas suffisamment articulés.
L’ouverture de l’autoroute sur l’axe Thiadiaye–Kaolack constitue incontestablement une avancée pour la mobilité nationale. Cependant, l’absence de continuité fonctionnelle vers les axes de sortie en direction de Sokone, ainsi que les contraintes de liaison vers Kahone, Tambacounda et Koutal, entraînent un report préoccupant du trafic des poids lourds sur les routes urbaines et secondaires de Kaolack.
Des camions lourdement chargés traversent ainsi des zones habitées et empruntent des voies secondaires qui ne sont pas nécessairement dimensionnées pour supporter de telles charges et une telle intensité de trafic.
Le spectacle est désolant : chaussées défoncées, nuages de poussière, embouteillages interminables et populations exposées quotidiennement aux nuisances du transport lourd.
Le paradoxe est frappant : une infrastructure destinée à améliorer la mobilité et la compétitivité économique risque, faute de raccordements et de contournements adaptés, d’accélérer la dégradation d’autres infrastructures publiques.
Une catastrophe sociale et environnementale à prévenir
La situation dépasse largement la simple question de la circulation routière.
Les poussières soulevées par les camions, auxquelles s’ajoutent les émissions des moteurs diesel, exposent les populations riveraines à des risques respiratoires. Les enfants, les personnes âgées, les commerçants et les usagers de la route figurent parmi les personnes particulièrement vulnérables.
Aux heures de pointe, le matin comme le soir, les embouteillages perturbent les activités économiques, les déplacements des travailleurs, l’accès aux écoles et aux services de santé.
La dégradation accélérée des routes secondaires entraîne également des dépenses supplémentaires d’entretien et de réhabilitation, sans compter les dommages causés aux véhicules et les risques d’accident.
La commune de Kaolack, appelée à être érigée en ville, ne peut continuer à supporter seule les coûts sociaux, sanitaires et environnementaux d’un corridor dont les bénéfices économiques dépassent largement son territoire.
Repenser la gouvernance des corridors : cinq urgences nationales
Le cas de Kaolack révèle la nécessité de passer d’une politique de construction d’infrastructures à une véritable politique intégrée de gouvernance des corridors.
1. Achever les contournements routiers
Il faut accélérer la réalisation des liaisons vers Sokone, Kahone et Tambacounda, organiser des itinéraires adaptés aux poids lourds, contrôler les surcharges et engager un programme exceptionnel de réhabilitation des routes secondaires dégradées.
2. Accélérer le développement du transport ferroviaire de marchandises
Le Sénégal doit porter une ambition ferroviaire régionale reliant les corridors Sénégal–Mali, Sénégal–Gambie et Sénégal–Guinée.
Un réseau ferroviaire moderne dédié au fret permettrait de réduire la pression sur les routes et de renforcer la compétitivité logistique, sous réserve d’études techniques, économiques et environnementales concluantes.
3. Développer des ports secs et des plateformes logistiques
Kaolack, Tambacounda, Kédougou et Kayes, au Mali, constituent des territoires à étudier pour l’implantation de plateformes multimodales.
Ces infrastructures pourraient faciliter le stockage, le transit, la manutention, les formalités douanières et la distribution des marchandises.
4. Faire des corridors des bassins d’emplois décents
Les investissements doivent s’accompagner de dispositifs de formation professionnelle adaptés aux métiers de la logistique, du ferroviaire, de la maintenance industrielle, du transport, de la manutention et des services numériques.
Les jeunes, les femmes et les entreprises locales doivent pouvoir bénéficier des retombées économiques de ces investissements.
5. Instituer une gouvernance interministérielle et territoriale
Les ministères chargés des Transports, des Infrastructures, de l’Économie, des Finances, de l’Industrie, du Commerce, de l’Environnement, de l’Emploi et de la Formation professionnelle doivent agir dans un cadre coordonné, en associant les collectivités territoriales, les transporteurs et les opérateurs économiques.
Un Conseil interministériel : une nécessité nationale
Face à cette situation, la tenue urgente d’un Conseil interministériel consacré aux corridors de transport, de commerce et de logistique apparaît comme une réponse stratégique indispensable.
Ce Conseil devrait permettre de prendre des mesures immédiates pour protéger les populations de Kaolack, d’accélérer la réalisation des infrastructures de contournement et d’adopter une feuille de route nationale pour le développement des corridors multimodaux.
Il devrait surtout permettre de transformer les corridors en véritables leviers d’investissement productif, d’industrialisation territoriale, de création d’entreprises, d’emplois décents et de richesses.
Cette ambition doit s’inscrire dans les orientations du référentiel Sénégal 2050, notamment en matière de souveraineté économique, de transformation structurelle et de développement équilibré des territoires.
Kaolack mérite mieux qu’un statut de couloir de transit
Il ne s’agit pas de remettre en cause la pertinence des investissements autoroutiers, mais d’alerter sur les conséquences d’une planification insuffisamment intégrée.
Le développement des infrastructures doit améliorer les conditions de vie des populations, et non leur transférer des coûts supplémentaires.
Kaolack, par sa position géographique, son histoire commerciale et ses potentialités économiques, doit devenir un pôle logistique et industriel majeur du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest.
Nous ne devons pas accepter que la modernisation des transports se traduise par la destruction de nos routes secondaires, la pollution de nos villes et la dégradation des conditions de vie de nos populations.
L’heure est à l’action, à l’anticipation et à la responsabilité publique.
Construire des autoroutes est une ambition. Achever leurs connexions est une nécessité et une responsabilité collective qui engage également les promoteurs et les pouvoirs publics.
Gouverner les corridors est aussi une responsabilité nationale qui doit mobiliser toutes les catégories d’acteurs parties prenantes du développement économique et social.
Dr Abdou DIOUF
Expert en formation professionnelle et emplois décents
Enseignant-chercheur à l’UPAFA – Inscrit au CAFAG
