Quand le Premier ministre éclipse le Président : crise d’autorité et vertige institutionnel
L’accession au pouvoir du tandem formé par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko avait suscité un immense espoir de rupture, de rigueur et de restauration morale de l’action publique. Pourtant, à mesure que les faits s’accumulent, une lecture plus préoccupante s’impose : loin d’incarner une complémentarité stratégique, la relation au sommet de l’exécutif semble révéler une dissymétrie croissante où le Premier ministre occupe l’espace politique au point d’affaiblir la centralité présidentielle.
La question de la dette dite « cachée » et ses conséquences sur les relations avec les partenaires internationaux, notamment la suspension ou le gel de certains appuis financiers, a constitué un premier choc. Dans un contexte économique fragile, annoncer des irrégularités d’ampleur sans produire immédiatement des démonstrations techniques irréfutables expose le pays à un double risque : fragiliser sa crédibilité extérieure et nourrir l’inquiétude intérieure. De la même manière, l’évocation publique d’un « compte de 1000 milliards » jamais formellement documenté a contribué à installer une atmosphère de soupçon généralisé. Or, la lutte contre la corruption exige des procédures, des preuves et des décisions judiciaires, non des proclamations politiques. À défaut, l’État paraît instable, et l’administration qu’il dirige se trouve publiquement délégitimée par son propre chef de gouvernement.
Cette dynamique de mise en cause permanente s’est accompagnée d’une série de déclarations qui interrogent la cohérence institutionnelle. Affirmer que « le problème du Sénégal, c’est la justice » revient, dans la perception collective, à disqualifier un pilier constitutionnel. Déclarer « je ne travaille pas pour le président mais pour le Sénégal » peut sembler patriotique dans l’intention, mais politiquement, cela installe l’idée d’une autonomie de légitimité face au chef de l’État. Plus troublant encore, l’épisode au cours duquel, devant un homologue étranger, le Premier ministre balançait à l’adresse du président qu’« il n’y a pas d’autorité au Sénégal ». Une telle scène, sur le plan diplomatique, dépasse la simple maladresse : elle projette à l’extérieur l’image d’un exécutif divisé et, à l’intérieur, elle sape symboliquement la verticalité du pouvoir. Dans tout régime, la perception de l’autorité compte autant que son exercice réel ; or ici, c’est la représentation même de la hiérarchie qui semble fissurée.
Cette tension politique s’est transformée en crise sociale lors des mouvements étudiants réclamant le paiement de leurs rappels de bourses. L’intervention des forces de l’ordre, la répression qui s’en est suivie, la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba et les nombreux blessés constituent un tournant grave. Lorsqu’un gouvernement issu d’une promesse de rupture se retrouve associé à un décès dans un contexte de revendication sociale, la rupture devient fracture. Plus encore, le fait d’assumer publiquement du haut de l’Hémicycle la fermeté de l’intervention, voire d’affirmer que la décision serait reprise si c’était à refaire, renforce l’image d’un pouvoir qui privilégie la démonstration de force à la médiation politique. Dans une société où la jeunesse représente une force démographique majeure, ce choix pèse lourd.
Le conflit avec les enseignants, marqué par des ponctions salariales importantes à la suite de grèves pour l’amélioration des conditions de travail, s’inscrit dans la même logique. Juridiquement, la retenue pour service non fait est un principe connu. Politiquement, cependant, l’accumulation des bras de fer avec les étudiants puis les enseignants installe un climat de confrontation permanente avec des corps sociaux structurants.
L’impression qui se dégage est celle d’un exécutif en lutte simultanée contre plusieurs segments de la société, sans qu’apparaisse clairement une stratégie d’apaisement.
Parallèlement, la scène politique offre une image troublante : pendant que le président effectue des tournées économiques, le Premier ministre mène des tournées à forte tonalité politique sur la même période. Cette dualité de rythmes et d’agendas alimente l’idée de deux légitimités en mouvement. Dans un pays comme le Sénégal, historiquement attaché à une certaine stabilité institutionnelle, cette impression de bicéphalisme non coordonné nourrit le doute. Le chef de l’exécutif apparaît discret, parfois silencieux, alors que son Premier ministre occupe l’espace médiatique et impose le tempo. À terme, ce déséquilibre peut être interprété comme une éclipse de la fonction présidentielle, j’allais dire une faiblesse de l’homme qui est censé l’incarner.
Attribuer la crise actuelle à un seul homme serait analytiquement simplificateur : une nation ne vacille jamais par la seule volonté d’un seul individu. Les contraintes économiques internationales, l’héritage structurel, les attentes sociales immenses jouent également leur rôle. Toutefois, il est tout aussi inexact de nier l’impact déterminant d’un leadership fortement personnalisé, centralisateur dans la parole et offensif dans la posture.
Lorsqu’un Premier ministre concentre à la fois l’initiative politique, la communication et la confrontation sociale, il devient de facto la figure dominante du pouvoir, avec les responsabilités qui en découlent.
La question fondamentale n’est donc pas seulement celle des actes du Premier ministre, mais celle de la capacité du président à réaffirmer clairement l’architecture du pouvoir exécutif. Tant que la hiérarchie n’est pas explicitement réaffirmée par des actes forts, la perception d’un centre décisionnel décalé persistera. Et en politique, la perception finit souvent par produire la réalité.
Ainsi, l’enjeu dépasse la rivalité personnelle. Il concerne la solidité institutionnelle, la confiance des citoyens et la crédibilité internationale du pays. Si la clarification tarde, la crise risque de se transformer en normalité. Et une normalité de tensions permanentes au sommet de l’État constitue, à long terme, un risque bien plus profond que la confrontation ouverte qu’elle cherche peut-être à éviter.
Mamadou Biguine GUEYE
