Phosphates du Sénégal : le nouvel «Or blanc»
À l’heure où les ressources critiques redessinent les rapports de puissance économique et industrielle dans le monde, le phosphate pourrait devenir pour le Sénégal ce que le pétrole a été pour certains États du Golfe : un levier décisif de souveraineté économique.
Le Premier ministre Ousmane Sonko, lors de son point de presse du 12 mars 2026, a annoncé le non-renouvellement, du moins aux conditions actuelles, de la convention minière des Industries Chimiques du Sénégal (ICS), le relèvement de la production nationale d’engrais à 5 millions de tonnes pour couvrir la demande nationale et sous-régionale, et l’implantation d’unités de production de batteries Lithium Fer Phosphate (LFP).
Ces annonces traduisent une inflexion stratégique : transformer une ressource minière longtemps exploitée de manière fragmentée en un véritable levier industriel et géoéconomique.
Cette ambition, déjà affichée dans le nouveau référentiel de politique économique et social, l’Agenda national Sénégal 2050, ambitionne la production de 2,6 et 5,6 millions de tonnes d’engrais phosphatés respectivement en 2034 et 2050. Ce choix vise à positionner le Sénégal comme un acteur majeur de l’industrie sous-régionale des engrais.
La roche phosphatée, du fait de son rôle majeur dans la sécurité alimentaire, l’industrie pharmaceutique et énergétique, a été intégrée, en novembre 2025, avec la potasse, sur la liste des 54 minéraux critiques des États-Unis. En effet, le phosphore contenu dans le phosphate, qui est non substituable, est essentiel à la fertilité des sols et à la croissance des plantes, notamment pour les cultures céréalières (maïs, riz, sorgho, mil, soja, riz, etc.), légumières et de graines (arachide, tournesol, etc.).
Derrière la roche phosphatée se déploie en réalité une industrie stratégique complète allant de la production d’acide phosphorique à la fabrication d’engrais et, désormais, au développement de batteries Lithium Fer Phosphate utilisées dans les technologies énergétiques de nouvelle génération.
La chaîne de valeur du phosphate est très lourde, à haute intensité de capital et fortement dépendante d’intrants critiques (soufre, ammoniac, énergie) et d’une infrastructure logistique complexe et intégrée.
Le rapport 2025 du United States Geological Survey (USGS) montre que la Chine, le Maroc, la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis, qui assurent plus de 90 % des exportations mondiales d’engrais phosphatés (DAP et MAP), ont mis en place un modèle totalement intégré. Ces derniers concentrent près de 80 % des réserves mondiales prouvées de phosphates, dont 68 % sont détenues par le Maroc, soit près de 50 milliards de tonnes.
Le cas marocain est particulièrement révélateur. À travers le groupe OCP, le Royaume a démontré comment une ressource minière pouvait devenir un véritable instrument de puissance industrielle et diplomatique, structurant aujourd’hui une partie des équilibres agricoles africains.
L’Afrique du Sud, le Sénégal et le Togo disposent, selon l’USGS, des plus grandes réserves de phosphates en Afrique subsaharienne, avec respectivement 2,03 % (2,3 milliards de tonnes), 0,07 % (50 millions de tonnes) et 0,04 % (30 millions de tonnes).
Dans ce contexte de compétition mondiale autour des ressources critiques, la position du Sénégal mérite une attention particulière.
Au Sénégal, l’exploitation des ressources naturelles de phosphates est assurée principalement par cinq grandes sociétés : ICS, SOMIVA, SSPT, SEPHOS et BAOBAB, dont la production en 2024 s’est établie à 1,8 million de tonnes de roches phosphatées sur une production totale d’engrais de 1,992 million de tonnes.
Sur la base des réserves actuellement estimées à environ 50 millions de tonnes et du rythme d’exploitation actuel, les ressources sénégalaises pourraient être exploitées pendant près de trois décennies.
Cette durée passe à 106 ans si l’on considère les données contenues dans l’Agenda national Sénégal 2050.
L’arrivée à terme des concessions minières des ICS, dans un contexte où l’État du Sénégal s’est engagé dans une politique d’amélioration de la productivité agricole, de substitution des importations d’engrais azotés (urée) et de positionnement comme acteur clé de l’industrie des engrais dans la sous-région, constitue une opportunité afin de faire de cette ressource un puissant levier de souveraineté et de diplomatie économiques.
Autrement dit, le véritable enjeu n’est plus simplement l’exploitation du minerai, mais la capacité du Sénégal à maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur industrielle.
En effet, l’abondance des ressources en phosphates, la loi sur le contenu local relative à l’exploitation des ressources pétrolières et gazières, ainsi que le positionnement géographique du Sénégal avec l’accès à l’océan Atlantique et des infrastructures portuaires constituent des avantages majeurs pour faire de notre pays un hub régional des engrais, malgré la présence d’acteurs puissants tels que l’OCP avec sa filiale OCP Africa.
Dans l’économie mondiale contemporaine, les États qui contrôlent les chaînes de valeur complètes des ressources critiques ne vendent plus seulement des minerais : ils exportent de la puissance industrielle.
Pour ce faire, l’État devra, à l’instar des acteurs majeurs de l’industrie mondiale des phosphates, créer une entité nationale intégrée.
Ladite entité proposée, qu’on pourrait nommer Société nationale des Phosphates du Sénégal ou « Office Sénégalais des Phosphates », serait établie sous forme d’une société anonyme à capital social public majoritaire. La société serait totalement intégrée sur toute la chaîne de valeur de l’industrie des engrais et, ultérieurement, des batteries LFP.
Le capital social pourrait être constitué à titre indicatif par l’État du Sénégal, représenté par les ministères en charge des Finances et des Mines (30 %), la Caisse des Dépôts et Consignations (15 %), le FONSIS (10 %), le Pétrosen SA ou la SAR (5 %).
Le reste du capital serait ouvert au secteur privé national et aux partenaires stratégiques tels que la BAD, la BOAD, l’AFD, OCP, Ma’aden ou Indorama, etc., ainsi qu’à la société civile, notamment l’Association des Professionnels des Engrais du Sénégal.
Dans le cadre de cette intégration, les sociétés nationales déjà titulaires de titres d’exploitation de phosphates pourraient, après due diligence, intégrer le capital social de l’entité faîtière et, selon le cas, devenir des filiales.
Une telle approche permettrait à la fois de consolider la maîtrise nationale de la filière phosphatière et de préserver les intérêts des acteurs privés déjà engagés dans le secteur.
Car, au-delà de l’exploitation minière, la véritable question stratégique est la suivante : le Sénégal souhaite-t-il rester un exportateur de ressources ou devenir une puissance industrielle de la chaîne des engrais en Afrique de l’Ouest ?
Oumar NGUETTE
Economiste – Financier
MBA Management Stratégique et Intelligence économique (Ecole de Guerre Economique Rabat)
Master 2, Défense, Paix, Sécurité (Centre des Hautes Etudes de Défense et de Sécurité)
