Le retrait de l’armée française en Afrique de l’Ouest: quels enjeux pour le Sénégal?

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Depuis 2022, la France a été contrainte de retirer ses troupes militaires de plusieurs pays sahéliens — Mali, Burkina Faso et Niger — à la demande des nouvelles autorités de transition. Ces décisions marquent une rupture profonde dans les relations postcoloniales, mais surtout, elles redessinent la carte sécuritaire de l’Afrique de l’Ouest.
Le Sénégal, qui continue d’héberger des bases militaires françaises, se retrouve désormais à un tournant stratégique et politique.

Une sécurité régionale fragilisée

Le départ des forces françaises du Sahel affaiblit considérablement le dispositif sécuritaire régional. Or, le Sénégal partage une frontière directe avec le Mali, devenu l’un des principaux foyers d’instabilité djihadiste.
Le risque d’infiltration des groupes armés vers le sud — notamment dans le Sénégal oriental ou la Casamance — est bien réel. Les autorités sénégalaises doivent désormais anticiper une possible extension des menaces au-delà des frontières maliennes.

Une souveraineté en débat

La présence militaire française à Dakar, héritage de l’époque coloniale, est de plus en plus contestée. Une partie significative de la population — notamment la jeunesse et les mouvements citoyens — appelle à une rupture nette avec la France, y compris sur le plan sécuritaire.
Le gouvernement sénégalais doit donc trouver un équilibre délicat entre coopération stratégique et respect des aspirations populaires.

Coopération militaire et dépendance stratégique

L’armée sénégalaise bénéficie historiquement d’une étroite coopération avec la France : formations, renseignements, équipements, soutien logistique.
Un retrait progressif obligerait le Sénégal à renforcer son autonomie stratégique, à revoir son budget de défense et à élaborer une doctrine de sécurité nationale adaptée aux nouveaux défis.

Vers de nouveaux partenariats ?

Dans un contexte de recomposition géopolitique, le Sénégal pourrait diversifier ses partenariats militaires. Turquie, Chine, Russie ou États-Unis proposent désormais des coopérations alternatives.
Mais cette diversification nécessite une diplomatie de défense lucide et vigilante, pour éviter toute nouvelle forme de dépendance ou d’ingérence stratégique.

Le rôle central de la CEDEAO

La situation actuelle révèle aussi la fragilité des dispositifs sécuritaires régionaux. La CEDEAO peine à s’imposer comme une force crédible face à la montée du terrorisme dans la zone des trois frontières.
Le Sénégal pourrait jouer un rôle moteur dans une refonte de cette architecture régionale, en promouvant la création d’une force conjointe ou de mécanismes bilatéraux plus robustes avec ses voisins immédiats (Guinée, Gambie, Mali…).

Construire une souveraineté sécuritaire

Le véritable défi du Sénégal consiste à bâtir une souveraineté sécuritaire durable : modernisation des forces armées, renforcement du renseignement, cybersécurité, développement des forces spéciales…
Il ne s’agit pas de rompre toute coopération étrangère, mais de redéfinir les termes de cette coopération autour d’un principe d’égalité et de respect de la souveraineté nationale.

Un tournant géopolitique à ne pas manquer

Le retrait de l’armée française dans la région n’est pas un simple redéploiement technique. Il marque la fin d’un cycle historique et le début d’une ère nouvelle.
Pour le Sénégal, ce contexte est à la fois un signal d’alerte sécuritaire et une opportunité stratégique. C’est le moment d’affirmer une vision souveraine, de moderniser les outils de défense et de s’impliquer pleinement dans les dynamiques collectives de sécurité régionale.

L’avenir de la stabilité en Afrique de l’Ouest dépendra largement de la capacité des États à faire preuve de lucidité, d’audace diplomatique et d’autonomie stratégique.

Par Mamadou Mouride DIOUF — Expert en sécurité et défense

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