Déclarations d’adversité ou pragmatisme endogène
L’Afrique continue de se cantonner au rôle de spectatrice face aux grands bouleversements du monde. Pourtant, en ce début d’année 2025, elle se trouve confrontée aux prémices d’un bouleversement inédit de l’ordre mondial, sans doute le plus profond depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le grand continent est resté incapable d’influencer et encore moins d’imposer la moindre inflexion de trajectoire à la marche du Monde. Libéré du joug du colonialisme, il a été en mesure d’assumer des rôles secondaires quand un ordre multipolaire s’est mis en place et que les nombreux pays qui le composent sont devenus politiquement indépendants. Leurs voix comptant parfois, elles ont été recherchées dans diverses assemblées générales des organisations du système international de gouvernance des affaires communes aux Nations de la planète. La petite voix de chaque pays africain a donc été, un temps, enrôlée au profit d’une zone d’influence : celle de l’ancienne puissance coloniale ou celle de l’influenceur idéologique.
Après le colonialisme, les élites africaines ont été absorbées par la lutte contre le néocolonialisme plutôt que par le souci de construire des économies plus fortes orientées vers l’amélioration des conditions de vie des populations et la réduction de leurs pauvretés. Le concept de néocolonialisme perdant de son vernis, le souverainisme est devenu un autre concept à la mode après celui d’émergence, trop souvent et très vite vidé de sa substance par les réalités de la pauvreté persistante.
L’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump marque le début d’une véritable révolution géopolitique dont l’une des caractéristiques majeures est la fin du multilatéralisme et le retour d’un monde guidé par les rapports de force, la puissance brute économique, militaire, informationnelle. Dans cette nouvelle donne, l’Afrique n’est plus perçue comme un enjeu stratégique à protéger, mais comme un terrain secondaire livré à lui-même.
La quête de souveraineté devient ainsi une voie imposée par la reconfiguration des relations internationales par puissances majeures et moyennes qui n’ont jamais cessé de les construire et de les reconstruire au gré de leurs intérêts nationaux parfois élargis à quelques alliés, parfois prenant en compte les intérêts de leurs ennemis, adversaires ou concurrents les plus forts.
Cette évolution majeure et récente du monde conduit à s’inquiéter de l’inaptitude des dirigeants africains à la prendre en compte dans la définition de leurs stratégies nationales de développement. Une nouvelle page de l’histoire de notre Continent s’ouvre. Elle est celle de l’urgence de bâtir des souverainetés effectives : sanitaire, alimentaire, monétaire, éducative, militaire, technologique. Ces dernières ne pourront exister sans un renforcement effectif des liens entre les Nations qui le composent pour tenter de peser par l’union et l’unité dans cette marche forcée du monde qui leur est imposée et ce, aux dépens des intérêts des peuples d’Afrique.
Les mots « souveraineté », « souverainisme » sont ceux à la mode nouvelle dans nos espaces. Ils remplacent dans l’expression de la vision globale des politiques publiques ceux démodés de « développement », « anti-néocolonialisme », et plus récemment « émergence ».
Le « souverainisme » s’agrée d’une agressivité accrue, et captive l’imaginaire de populations plus jeunes déçues d’au moins soixante années de discours aux mots creux sans conséquences ni résultats sur leurs conditions de vie. Cette déclaration de guerre plaît. Elle vise tout à la fois les gouvernants, précédents ou à écarter, responsables des échecs ; également l’étranger dans une économie mondialisée.
Le vrai chemin dans lequel s’engager devrait pourtant commencer par des appels à quitter les slogans et concepts creux sans aucun effet, des décennies durant, sur les conditions de vie des populations africaines. Le discours de réveil est impératif face à un temps qui s’accélère en ce début d’année 2025, et avec lui une force centrifuge rejetant toujours plus loin l’Afrique à la périphérie du monde. Il doit être un appel à un nouveau réalisme prenant en compte les faiblesses africaines et la nécessité de s’engager dans la voie des souverainetés, nouvelles balises pour un développement réel si jamais il y en eut d’autres. Il est temps que les dirigeants d’Afrique se rendent compte qu’il aurait été nécessaire après les indépendances politiques de bâtir patiemment des souverainetés sectorielles. Le temps donc presse. L’essentiel de ce discours doit être fait de silences, d’actions menées de stratégies mises en œuvre aux dépens d’une agressivité inutile : le tigre n’a point besoin d’affirmer sa « tigritude » pour la construction de sa puissance future.
L’Afrique doit d’abord compter sur elle-même. À elle de se débarrasser, par elle-même, de tout ce qui retarde sa marche. elle de mettre fin à ses guerres incessantes ! à elle d’organiser la sécurité interne et aux frontières de ses Nations ! à elle de mettre fin aux dépendances alimentaires, sanitaires ! à elle de modeler son système éducatif afin de pouvoir faire porter son développement par des femmes et des hommes aptes et formés dans cet objectif! à elle d’inventer un système sanitaire digne et efficace ! à elle de construire des interdépendances économiques et monétaires sans privilégier la stricte imitation ou la naïveté des pseudo-fraternités, mais avec pour pilier le principe fondamental du « gagnant-gagnant » !
La Chine, l’Asie du sud-est ou encore l’Inde proposent des parcours exemplaires leur ayant permis de sortir un si grand nombre de leurs citoyens de la pauvreté en si peu de décennies. Le caractère souverainiste de leurs trajectoires est indéniable, porté par l’amour sans faille de leurs patries respectives. Ils doivent être convoqués non comme nouveaux modèles à copier, mais comme sources d’inspiration. Le souverainisme asiatique, fondé sur la valorisation des ressources endogènes et un capitalisme d’État intelligent, a permis une réduction massive de la pauvreté (Banque mondiale, rapport sur l’Asie émergente, 2023).
Donald Trump confirme et propose la bonne voie
Les conséquences de la guerre des tarifs douaniers décidée par la nouvelle administration américaine sont une révolution frappant le commerce, les marchés financiers, les relations bilatérales et la géopolitique à l’échelle mondiale. Elle prend à ses débuts la forme d’un chaos et parfois d’un jeu sous forme de bras de fer multiples. Cependant, elle s’analyse également porteuse de leçons à retenir : les développements agricole, industriel et des services doivent privilégier les demandes intérieures par rapport aux exportations. Les leçons d’économie basées sur les avantages comparatifs et les bienfaits du libre-échange exposent dans le futur à la brutalité de décisions politiques et politiciennes exogènes les remettant en cause. Lorsque ses taux de croissance, longtemps portés par les exportations, sont passés sous deux chiffres, la Chine a donné l’exemple d’une croissance économique réorientée vers son marché intérieur. La recherche de marchés extérieurs à des productions nationales n’est pas une stratégie à exclure ; elle a toutefois des limites et des risques qui doivent conduire à privilégier la construction de valeurs ajoutées locales pour des marchés nationaux ou d’ensembles sous régionaux. Le développement économique ne peut reposer sur des principes figés. La priorité doit aller à la substitution aux importations, à la construction de chaînes de valeur locales, et à une fiscalité stratégique (Ha-Joon Chang, “Kicking Away the Ladder”).
A l’échelle du monde, les nations qui pèsent sur la géopolitique mondiale ont des dimensions continentales. Les Etats-Unis d’Amérique, la Chine, la Russie, et peut-être bientôt l’Europe vers ce statut. L’Afrique doit parvenir à mettre en œuvre des stratégies nationales souverainistes. Elle doit également se convaincre de rechercher un statut majeur à l’échelle du monde par la construction d’une unité utile et efficace profitable à chacune des nations la composant. Elle le doit à ses générations futures qui ne seront écoutées par le reste du monde que si l’Afrique atteint un seuil minimal de puissance économique et peut-être militaire. Cette dernière, à court terme, le serait d’abord par la force de ses troupes plutôt que par la sophistication de ses équipements militaires.
Le bouleversement sans précédent de la géopolitique mondiale a une cause essentielle : l’élection d’un nouveau président à la tête de la première puissance mondiale économique et militaire. C’est une confirmation évidente du rôle du degré de ces deux forces dans la géopolitique mondiale, ses évolutions et ses turbulences.
Les premiers mois de cette remise en cause brutale, et en accéléré, semblent consacrer la fin d’une fracture majeure qui, à la fin de la seconde guerre mondiale, opposait des lignes idéologiques. Pendant plusieurs décennies, et en particulier après la seconde guerre mondiale, le capitalisme a fait face au « non-capitalisme ». Les alliances se sont nouées sur cette base. Elles ont su résister à d’autres oppositions secondaires et sourdes. A l’ombre de la guerre froide ces dernières ont toutefois pris de plus en plus d’ampleur comme pour recréer un équilibre essentiel au genre humain (ou animal) qui serait dicté par ses diversités. La défense de la civilisation occidentale, présentée comme faussement judéo-chrétienne (cette dernière n’ayant jamais existé alors que celle judéo-musulmane fut une réalité), finit par s’opposer aux musulmans et autres barbares que sont les immigrés envahisseurs des territoires de l’Occident ; les Chinois, dont les produits saturent l’économie capitaliste et profitent de sa richesse, sont devenus les ennemis à contenir en raison de l’effet de « rattrapage » qui dérange l’actuel ordre économique mondial.
La future ligne de fracture géopolitique redevient raciale, comme Hitler avait tenté d’en imposer une, à la différence importante que la sienne rejetait également d’autres hommes blancs non-aryens. Il en fut victime.
En sus de saluts nazis aujourd’hui osés sur des estrades, de soutiens forts apportés à des partis d’extrême-droite racistes, quelques phrases anodines sont révélatrices de ce projet de fracture mondiale fondée sur une hiérarchie des civilisations. Retenons celle d’Elon Musk, ancien citoyen de l’Afrique du sud raciste, homme le plus riche du monde et un moment puissant conseiller du président des USA, prononcée après la défaite du juge républicain candidat à une élection à la Cour suprême du Wisconsin qu’il avait soutenu à coup de millions de dollars : « c’est l’une de ces situations étranges où une petite élection en apparence pourrait déterminer le destin de la civilisation occidentale » (1er avril 2025).
C’est sans doute aussi cette crainte d’un déclin possible de la civilisation occidentale qui transforme cet islam qui progresse en religion à combattre. Ce combat, basé sur l’exclusion dans de nombreux pays occidentaux, devient bombardement et déstructuration recherchée des états islamiques se distinguant par leur richesse et osant revendiquer à la fois indépendance vis-à-vis de l’économie mondiale et influence régionale.
Le président des USA a toujours été l’homme le plus puissant du monde qui s’est construit au sortir de la seconde guerre mondiale. Donald Trump entre cependant dans l’histoire par sa démarche souverainiste et de grande puissance transformant ainsi l’Amérique en nation impérialiste assumée. Ce faisant, il œuvre d’abord pour l’intérêt de sa Nation et ensuite de son groupe racial, ce que nul ne saurait lui reprocher. Il œuvre également pour sa postérité désormais certaine pour plusieurs raisons.
Le chaos qu’il crée ne s’oubliera pas de sitôt. Une guerre commerciale de l’ampleur de celle qu’il a déclenchée n’a eu de précédent qu’il y a environ cent ans. Elle fut déclenchée également par le même pays. La guerre commerciale d’aujourd’hui pourrait déboucher sur une guerre tout court puisque la Chine, ripostant à la hausse des tarifs douaniers frappant ses exportations vers les USA, a dû se déclarer prête à tout type de guerre même si l’intelligence de ses dirigeants ne fermera jamais la porte à la diplomatie.
La guerre commerciale dont Donald Trump est l’initiateur pourrait toutefois finir par ne viser que la Chine dans ses mesures les plus lourdes. Ce serait l’un des moyens de préserver le destin de la « civilisation occidentale » comme force dominante de l’économie mondiale.
La lutte contre l’immigration clandestine et les expulsions d’immigrés non caucasiens, en situation régulière ou non, viserait sa préservation contre un métissage synonyme de perte de pureté. En France, « le grand remplacement » est craint avec plus de franchise.
La fin des aides alimentaires et de toutes celles aidant à préserver la vie des habitants les plus pauvres de la Planète, va dans le sens d’une réduction du nombre de barbares et d’un déséquilibre démographique défavorable à cette même « civilisation occidentale ».
La réduction drastique des aides au développement est une autre réponse au « containment » en construction. Elle peut transformer de nombreux pays pauvres n’appartenant pas à la civilisation occidentale en autant d’Haiti. Et ce pays sera enfoncé plus loin dans son modèle de « non-état » nègre par l’organisation du retour de leurs citoyens ayant émigré aux Etats-Unis.
L’Afrique noire n’est sans doute pas un ennemi majeur identifié devant faire l’objet de mesures de rétorsion commerciale ou de menaces d’attaques militaires. Dans le nouveau monde qui se crée, l’Afrique noire cesse d’être utile aux zones d’influence et doit être abandonnée à elle-même, à la misère de ses populations, à ses guerres destructrices, au pillage de ses ressources organisé par ses propres dirigeants à la solde de quelques mafieux occidentaux.
Abandonnée, l’Afrique noire n’a donc d’autres choix que la construction de souverainetés. Un choix retardé, devenu cependant l’unique option disponible pour apporter des solutions à la dégradation continue des conditions de vie des populations africaines.
Quelques exemples de démarches au-delà des slogans sans suite
De ce nouveau contexte international, réalité forte dont l’Afrique est définitivement prisonnière, plusieurs pistes de souveraineté doivent être ouvertes et empruntées.
Plaçons avant tout l’abandon du souverainisme comme concept politicien manié pour bercer d’illusions des électeurs prompts à trouver dans le néocolonialisme le responsable de leurs misères diverses. L’Afrique n’a point d’autre chemin pour tenter un nouveau départ alors qu’elle accuse un considérable retard sur tous les autres continents du Monde.
Mes anciennes responsabilités gouvernementales puis mon activité politique, m’ont conduit à réfléchir et proposer des options de stratégie de développement contraires aux chemins imposés aux pays africains et acceptés ou subis par leurs gouvernants.
L’Amérique, ancien champion du commerce libre, quelques puissent être les taux de douanes qui seront en définitive appliqués aux produits entrant sur son territoire, a fait tomber les certitudes bâties autour des bienfaits du libre-échange comme voie de développement. Dans l’attente de voir les Institutions de Bretton Woods (Fond Monétaire International et Banque Mondiale) opérer leur mue, et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) disparaître, il est déjà temps de donner la priorité à des stratégies de croissance fondées sur la substitution aux importations plutôt que sur le développement des exportations. La théorie des avantages comparatifs est définitivement enterrée si elle a pu un moment être sincère. Dans un discours prononcé le 30 septembre 2018 à l’occasion d’un Congrès du parti ACT que je dirigeais, je défendais déjà cette primauté à donner à une politique économique basée sur la substitution aux importations dans le cadre d’une vision reposant sur « le Sénégal d’abord ».
Abdoul Mbaye est banquier, économiste, ancien Premier ministre de la République du Sénégal.
