Décédé dans la nuit du 3 au 4 octobre 2026 à l’âge de 98 ans, Cheikh Hamidou Kane laisse derrière lui l’héritage d’un intellectuel d’exception, d’un écrivain de renommée mondiale et d’un grand serviteur de la Nation. De Matam à la Sorbonne, de L’Aventure ambiguë aux plus hautes responsabilités de l’État, son parcours restera marqué par la quête du savoir et la fidélité à ses principes.
Le Sénégal est en deuil. Le Fouta est en deuil. L’Afrique intellectuelle et littéraire perd l’une de ses figures les plus emblématiques. Cheikh Hamidou Kane, le Géant, s’en est allé. Avec sa disparition, c’est une page importante de l’histoire intellectuelle, littéraire et politique du Sénégal qui se tourne.Il est des hommes dont la grandeur ne se mesure ni aux titres, ni aux fonctions, mais à la profondeur de leur pensée et à la trace qu’ils laissent. Cheikh Hamidou Kane était de ceux-là.De Matam aux sommets du savoirNé le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord du Sénégal, Cheikh Hamidou Kane appartient à une grande famille peule, héritière d’une tradition culturelle et spirituelle profondément enracinée dans l’histoire du Fouta. Deuxième fils de Mamadou Lamine Kane et de Yéya Racine Kane, il est surnommé Samba, prénom qui deviendra célèbre à travers Samba Diallo, héros de son œuvre majeure.Son père, fonctionnaire à Louga, le destine à une formation religieuse. Dès l’âge de sept ans, il est confié à Thierno Moctar Gadio, maître coranique à Saldé, village natal de sa mère. Ce socle coranique constituera le fondement de sa réflexion sur les rapports entre foi, culture et modernité.À neuf ans, il rejoint l’école française de Louga. Élève brillant, nourri d’une ambition rare – devenir philosophe – il refuse les destins imposés par l’administration coloniale. Alors qu’on l’oriente vers l’école des fils de chefs, il s’obstine et intègre, par son travail, le lycée Van Vollenhoven de Dakar.Après son baccalauréat, il poursuit ses études à l’Institut des Hautes Études de Dakar, ancêtre de l’Université Cheikh Anta Diop. En 1952, il part pour la France : lycée Louis-le-Grand, Sorbonne. Il y obtient deux licences, en droit et en philosophie, avant de réussir en 1956 le concours d’entrée à l’École nationale de la France d’Outre-Mer (ENFOM).Formé à l’école coranique, nourri par la culture peule et initié aux grandes traditions philosophiques occidentales, il devient un observateur privilégié des transformations du monde.L’Aventure ambiguë, le livre d’une vieEn 1961 paraît L’Aventure ambiguë, roman commencé en 1952, qui recevra le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1962. Avec cette œuvre, Cheikh Hamidou Kane entre dans le cercle des grands écrivains africains.À travers Samba Diallo, partagé entre l’enseignement coranique et l’école occidentale, il pose une question fondamentale qui reste d’une actualité brûlante : comment accueillir la modernité sans perdre son identité ? Comment concilier la foi, la raison et l’héritage culturel ?Bien plus qu’un roman, c’est une œuvre de réflexion sur le destin de l’homme et la rencontre des civilisations. Son second roman, Les Gardiens du Temple (1995), prolongera cette interrogation sur les sociétés africaines face à leurs héritages et aux mutations.L’homme d’État au service du Sénégal indépendantÀ la veille de l’indépendance, il choisit de servir son pays. En 1959, Mamadou Dia, président du Conseil, remarque ses qualités et lui confie des responsabilités au ministère du Développement économique. En mars 1960, il est nommé gouverneur de la région de Thiès, laboratoire des politiques de développement rural. En 1961, Léopold Sédar Senghor le nomme Haut-Commissaire général au Plan.L’intellectuel devient bâtisseur de l’État. Après son retour au Sénégal en 1976, il prend part au projet Dakar-Marine, avant de devenir ministre du Développement industriel et de l’Artisanat (1978), puis ministre du Plan et de la Coopération (1981-1988) sous la présidence d’Abdou Diouf.1962 : Le refus qui fait le GéantMais pour comprendre l’homme, il faut revenir à décembre 1962. La crise entre Senghor et Mamadou Dia aboutit à l’arrestation de ce dernier et à une refonte du régime. Cheikh Hamidou Kane se retrouve à la croisée des chemins. Selon les témoignages, Senghor lui propose le poste prestigieux de vice-président de la République.Il refuse.En désaccord avec la manière dont le différend a été réglé, il choisit de quitter le Sénégal. Il renonce aux plus hautes fonctions plutôt que de consentir à un compromis contraire à sa conscience. C’est ce refus qui fait le Géant : l’intégrité qui se révèle quand les intérêts personnels entrent en conflit avec les principes.Douze années au service de l’Afrique et du mondeCet éloignement de douze ans ne l’empêchera pas de poursuivre une carrière internationale de premier plan. Il rejoint l’UNICEF, où il exerce des responsabilités à Lagos puis à Abidjan, supervisant des opérations dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Il devient ensuite vice-président du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), basé à Ottawa.Loin de son pays, il continue de servir l’Afrique, en mettant son expérience au service des politiques de développement et de coopération. Il ne regagnera définitivement le Sénégal qu’en 1976, après la libération de Mamadou Dia en 1974.Une retraite active au service de la sociétéAprès une trentaine d’années de vie publique, il quitte les fonctions gouvernementales mais ne se retire pas. Il s’engage dans le monde associatif, culturel et humanitaire. Son implication au sein de Tabital Pulaagu témoigne de son attachement à la valorisation de l’identité peule. Son engagement au PARRER (Programme d’appui pour la réinsertion des enfants de la rue) traduit sa préoccupation constante pour la dignité humaine.Pour lui, servir ne se limitait pas aux ministères. Cela se poursuivait dans la culture, la solidarité et la transmission.
Le Fouta perd un fils illustre, la Nation perd un repère
Pour le Fouta, sa disparition revêt une signification particulière. De Matam à Saldé, il était la preuve qu’un enfant du terroir peut accéder aux plus hautes sphères du savoir sans renier ses origines.
Son itinéraire parle aux jeunes générations : l’éducation, la lecture et la persévérance comme leviers d’émancipation, mais aussi cette leçon plus exigeante : la réussite n’a de valeur que lorsqu’elle reste compatible avec la dignité.
Le Sénégal perd un grand intellectuel. L’Afrique perd un écrivain majeur. Le Fouta pleure l’un de ses fils les plus illustres.
Mais les géants de la pensée ne meurent pas dans la mémoire des peuples. Son œuvre continuera de parler, ses interrogations demeureront vivantes et son exemple rappellera que l’on se grandit aussi par les renoncements consentis au nom de ses convictions.
Puisse Allah, dans Son infinie miséricorde, lui pardonner et accueillir son âme dans Son Paradis éternel.
Par Ousmane Macka LY
Journaliste, expert-consultant en communication et formateur des médias
