L’euphorie officielle voudrait faire de l’accord annoncé avec le FMI la preuve d’une confiance retrouvée et d’une politique économique consacrée. Les termes mêmes du Fonds dessinent pourtant un tableau sensiblement différent : accord encore provisoire, finances publiques à rétablir, dette à traiter, recettes intérieures à renforcer, dépenses à rationaliser et programme de réformes placé sous surveillance pendant trois ans. Au-delà de ces contraintes immédiates, une interrogation plus ancienne s’impose : après près d’un demi-siècle de programmes du FMI au Sénégal, pourquoi les mêmes fragilités conduisent-elles encore le pays devant la même institution?
A Dakar, l’annonce a rapidement débordé le strict registre financier pour prendre une dimension politique. Dans un pays où la dette, les tensions budgétaires, la vie chère et l’étroitesse des marges de l’État occupent désormais une place centrale dans le débat public, l’accord avec le Fonds monétaire international a aussitôt été présenté comme le signe d’un retour de confiance et d’une normalisation attendue. À quelques jours de la Déclaration de politique générale, le calendrier ne pouvait être plus favorable à un gouvernement soucieux de reprendre l’initiative sur le terrain économique. L’enthousiasme qui accompagne l’annonce se comprend dès lors aisément. Reste cependant à savoir si le contenu réel de l’accord autorise une telle lecture. C’est à cet endroit précis que le récit politique mérite d’être confronté aux faits.
La première réserve tient à la nature même de l’annonce. Le Sénégal n’a pas reçu 2,2 milliards de dollars. Les autorités et les services du FMI sont parvenus à un accord au niveau des services, encore soumis à l’approbation de la direction puis du Conseil d’administration. Des mesures correctrices et des assurances de financement restent attendues. L’enveloppe relève donc moins d’un acquis que d’un programme potentiel de trente-six mois, dont l’accès dépendra du respect d’engagements précis.
La lecture du communiqué devient plus instructive lorsqu’on s’attarde sur les mots employés : rétablir la stabilité macroéconomique, restaurer la soutenabilité de la dette, renforcer les recettes intérieures, rationaliser les dépenses, mieux surveiller les entreprises publiques. Les autorités ont parallèlement annoncé leur intention de solliciter un traitement de la dette. Derrière la sobriété de ces formulations se dessine une réalité moins triomphale : le Sénégal entre dans une séquence de restructuration budgétaire sous surveillance du FMI.
Dans la vie économique, ces expressions prennent immédiatement un autre relief. Mobiliser davantage de recettes suppose d’élargir l’assiette fiscale, de réduire certaines exonérations ou d’améliorer le recouvrement. Rationaliser les dépenses signifie en contenir, différer ou réorienter certaines. Traiter la dette revient, plus fondamentalement, à reconnaître que son profil actuel n’est plus compatible avec les marges financières recherchées. Le gouvernement lui-même évoque d’ailleurs la dégradation du risque de crédit du Sénégal et la fermeture progressive de l’accès aux marchés internationaux.
La réaction des investisseurs a, dans ce contexte, offert un contrepoint saisissant à la satisfaction officielle. Tandis que Dakar célébrait le retour de la confiance, les obligations sénégalaises subissaient une forte décote. Là où le pouvoir retenait le financement annoncé, le marché regardait surtout l’état de la dette et les incertitudes liées à son traitement.
L’expérience récente d’autres pays recommande, à cet égard, davantage de retenue. Au Ghana, le programme conclu avec le FMI s’est accompagné d’une restructuration de la dette, de réformes fiscales et d’ajustements des tarifs énergétiques. Au Sri Lanka, la correction engagée après l’effondrement financier s’est traduite par de fortes hausses tarifaires et fiscales ; en 2024, la Banque mondiale relevait encore une pauvreté portée à 23,4 %. L’Égypte a, dans un contexte différent, éprouvé le coût social d’une correction mêlant dépréciation monétaire, inflation et révision des prix administrés.
Aucune de ces expériences ne saurait être transposée mécaniquement au Sénégal. Elles rappellent toutefois une évidence : l’ajustement macroéconomique ne reste jamais enfermé dans les tableaux du ministère des Finances. Il finit par rejoindre l’impôt, les tarifs, le revenu disponible, l’investissement public ou le panier de la ménagère. La question essentielle devient alors celle de savoir qui supportera le coût du retour aux équilibres.
Cette interrogation en ouvre une autre, plus fondamentale encore. L’histoire économique du Sénégal autorise-t-elle réellement à considérer les solutions du FMI comme la voie d’un développement durable ?
Le premier accord du Sénégal avec le Fonds remonte à 1979. Depuis lors, programmes d’ajustement, facilités élargies, mécanismes de réduction de la pauvreté et instruments de soutien se sont succédé. Les appellations ont évolué au fil des décennies ; la relation, elle, est demeurée presque permanente. Près de quarante-sept ans plus tard, le pays revient pourtant devant la même institution pour parler de soutenabilité de la dette, de recettes, de dépenses et de réformes structurelles.
Une telle permanence finit par imposer une question simple : à partir de combien de programmes d’ajustement faut-il cesser d’évaluer uniquement le patient pour commencer à questionner le traitement ?
Cette interrogation n’a rien d’idéologique. Les archives du FMI reconnaissaient déjà les limites de plusieurs programmes appliqués au Sénégal. Son Bureau indépendant d’évaluation relevait notamment que ceux antérieurs à 1994 avaient surestimé leur capacité à produire durablement croissance et viabilité financière. Le document sénégalais de stratégie de réduction de la pauvreté de 2002 constatait, lui aussi, que l’amélioration de certains équilibres macroéconomiques n’avait pas entraîné celle, substantielle, des conditions de vie.
Toute la question tient alors dans une distinction essentielle : stabiliser une économie n’est pas développer un pays.
Le développement ne se mesure ni à la diminution ponctuelle d’un déficit ni au franchissement réussi d’une revue du FMI. Il se reconnaît à la transformation de l’appareil productif, à l’industrialisation, à la création d’emplois, à la progression durable des revenus, à la capacité de produire davantage de ce que l’on consomme, de transformer ce que l’on produit et de financer progressivement sa croissance sans revenir périodiquement solliciter l’assistance extérieure.
A cette aune, le triomphalisme devient difficile à soutenir. Depuis les premiers plans d’ajustement, combien de réformes fiscales, de privatisations, de libéralisations et de sacrifices ont été présentés comme les conditions d’un avenir meilleur ? Près d’un demi-siècle plus tard, pourquoi faut-il encore restaurer les équilibres que les programmes précédents étaient déjà censés consolider ?
Hier, le vocabulaire parlait d’ajustement structurel. Aujourd’hui, il préfère consolidation budgétaire, mobilisation des recettes, rationalisation des dépenses et traitement de la dette. Le lexique s’est policé ; la question demeure entière : à quel moment l’ajustement finit-il et le développement commence-t-il ?
La prochaine Déclaration de politique générale donnera à cette interrogation une portée institutionnelle décisive. Le Premier ministre ne pourra inscrire les 2,2 milliards au chapitre des succès sans expliquer quelles recettes seront mobilisées, quelles dépenses seront contraintes, quelles marges resteront à l’investissement productif et quelle protection sera réellement garantie au pouvoir d’achat.
Ces réponses devront être confrontées au Projet pour lequel les électeurs ont voté : rupture, souveraineté économique, transformation productive et amélioration des conditions de vie. Si la trajectoire annoncée devait reproduire les logiques d’ajustement auxquelles cette rupture entendait précisément tourner le dos, la contradiction dépasserait le seul terrain économique.
La majorité parlementaire serait alors placée devant ses propres responsabilités. Elle tire elle aussi sa légitimité du suffrage populaire et ne saurait se réduire à accompagner mécaniquement l’action gouvernementale. Si les explications fournies ne permettent pas d’établir que les sacrifices exigés amélioreront effectivement la vie des Sénégalais, la motion de censure devrait devenir la conséquence logique d’un éloignement manifeste du Projet.
Au fond, le programme envisagé avec le FMI ne se jugera ni au montant annoncé ni à l’enthousiasme du moment, mais à ses effets concrets sur la population. Si le redressement recherché devait se traduire par un appauvrissement des ménages, un recul de l’investissement ou un renoncement aux orientations essentielles du Projet, la question cesserait d’être seulement économique. Elle deviendrait pleinement politique, et l’Assemblée nationale devrait en tirer les conséquences au nom du mandat qui lui a été confié.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com
