LETTRE OUVERTE À SON EXCELLENCE MONSIEUR BASSIROU DIOMAYE DIAKHAR FAYE
Président de la République du Sénégal
Par Dr Honoris Causa Mballo Dia Thiam
Dakar, le 15 août 2026
Objet : Situation sanitaire et sociale : un système à bout de souffle
Excellence, Monsieur le Président de la République,
S’il fallait établir une véritable météo sanitaire et sociale à l’aune des défis et des enjeux auxquels le Sénégal est confronté, il serait indéniable de constater, avec l’ASAS And Gueusseum, que le ciel du système sanitaire et social est lourdement chargé.
Les mouvements de grève, les perturbations récurrentes et les tensions qui traversent le secteur apparaissent, par analogie, comme autant d’orages et d’intempéries annonçant un horizon particulièrement sombre pour un système déjà plongé dans une situation de déliquescence avancée.
Dans ce tableau préoccupant, il convient d’interroger la situation à la fois sur les plans structurel et conjoncturel.
I. AU PLAN STRUCTUREL
Excellence, Monsieur le Président,
Le passage du ministère de la Santé et de l’Action sociale au ministère de la Santé et de l’Hygiène publique, présenté comme une évolution vers une politique davantage orientée vers la prévention que vers le curatif, souffre d’une contradiction fondamentale.
Cette nouvelle architecture institutionnelle s’est notamment traduite par le démantèlement du département chargé de l’Action sociale, en dépit des pertinentes recommandations issues des premières Assises historiques de l’Action sociale de 2008.
Ces Assises avaient notamment contribué à la maturation de la Loi d’orientation sociale de 2010, ainsi qu’à la ratification, la même année, de la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées, à la suite des luttes menées par le SUTSAS.
Cette réorganisation a également consacré l’éclatement de l’ancienne Direction régionale de la Santé et de l’Action sociale en deux entités : d’une part, la Direction de la Santé, redevenue Région médicale ; d’autre part, la Direction de l’Action sociale, aujourd’hui dépourvue de moyens humains, matériels et financiers suffisants.
Plus préoccupant encore, son niveau opérationnel, notamment à travers les Centres de promotion et de réinsertion sociale (CPRS), se trouve concurrencé, là où ces structures existent encore, par d’autres dispositifs relevant du ministère de la Famille et intervenant parfois dans des missions similaires.
Cette situation entretient une véritable duplication institutionnelle, au détriment de la cohérence, de la lisibilité et de l’efficacité de l’action sociale.
La question du handicap et de la protection sociale²
Le bilan en matière de prise en charge des personnes handicapées demeure tout aussi préoccupant.
À ce jour, environ 100 000 cartes d’égalité des chances auraient été délivrées, pour une cible estimée à près de trois millions de personnes potentiellement bénéficiaires depuis 2014.
De même, la disparition des bourses de sécurité familiale depuis près de deux années aurait contribué à faire basculer de nombreux bénéficiaires dans des situations d’extrême pauvreté.
Dans ces conditions, comment comprendre la pertinence du prétendu changement de paradigme lorsque, paradoxalement, les soins de santé primaires et la santé communautaire sont constamment mis en avant par les responsables du secteur ?
Pour And Gueusseum, cette situation confirme malheureusement la pertinence du constat formulé à l’époque par le SUTSAS : « S.S.P., c’est trop de primaires, peu de soins, pas de santé. »
Force est de constater que, sous les cieux sénégalais, rien ou presque n’a changé.
II. LE FINANCEMENT DU SYSTÈME SANITAIRE : LE NŒUD DU PROBLÈME
Excellence, Monsieur le Président,
À cela s’ajoute la faiblesse criante des ressources consacrées à la santé. Avec environ 3 % du budget national, soit près de 217 milliards de francs CFA sur un budget de 7 000 milliards, le ministère de la Santé ne figure pas parmi les dix départements ministériels disposant des budgets les plus importants.
Une telle situation est difficilement compatible avec les ambitions affichées en matière de couverture sanitaire universelle, de prévention, de santé communautaire et d’amélioration de la qualité des soins.
Certes, l’État a engagé plusieurs initiatives et consenti des efforts dans le secteur sanitaire, notamment à travers le renforcement de certaines infrastructures, la poursuite des politiques de couverture sanitaire, le développement de la prévention et la mise en œuvre de programmes destinés à améliorer l’accès des populations aux soins.
Ces efforts doivent être reconnus à leur juste valeur.
Mais l’enjeu n’est pas seulement de multiplier les annonces, les programmes ou les infrastructures. Encore faut-il leur garantir des ressources suffisantes, des personnels en nombre et correctement motivés, des équipements fonctionnels ainsi qu’un budget de fonctionnement à la hauteur des missions assignées aux structures sanitaires.
C’est précisément à ce niveau que se situe l’une des principales contradictions de la politique sanitaire : on ne peut raisonnablement prétendre faire davantage avec un financement qui demeure aussi faible au regard de l’accroissement des besoins de la population.
La construction ou la réhabilitation d’un établissement de santé ne saurait, à elle seule, constituer une politique sanitaire aboutie.
Un établissement sans personnel suffisant, sans équipements adéquats, sans médicaments disponibles et sans budget de fonctionnement à la hauteur de ses missions risque de devenir une coquille institutionnelle plutôt qu’un véritable instrument de santé publique.
De même, la prévention et la santé communautaire ne peuvent être réduites à de simples slogans. Elles nécessitent des investissements conséquents dans les ressources humaines, la surveillance épidémiologique, la vaccination, l’éducation sanitaire, la santé scolaire, mais également dans la prise en charge des déterminants sociaux de la santé.
Pour And Gueusseum, la question fondamentale n’est donc pas de savoir si des actions sont entreprises, mais de déterminer si les moyens consacrés à ces actions sont à la hauteur des ambitions proclamées et des besoins réels des populations.
Car, en matière de santé publique, l’ambition politique ne peut durablement se substituer aux moyens budgétaires.
Les populations ont besoin de résultats concrets. Les professionnels ont besoin de conditions de travail dignes. Et le système sanitaire et social a besoin d’un financement à la hauteur de ses missions.
Excellence, Monsieur le Président de la République,
C’est pourquoi And Gueusseum appelle à un véritable changement d’échelle dans les investissements consacrés à la santé et à l’action sociale, afin que les engagements de l’État puissent se traduire par des améliorations tangibles, mesurables et durables pour les populations.
Le temps n’est plus aux simples annonces. Il est à la cohérence entre les ambitions, les moyens et les résultats.
Pour la santé, pour l’action sociale, pour les travailleurs et pour les populations : il est temps d’agir.
Veuillez agréer, Excellence, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération et de mon profond respect.
Dr Honoris Causa Mballo Dia Thiam
